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Les Parisiens payaient pour voir la fosse aux ours du Jardin d’Acclimatation : ce qu’on y avait installé à partir de 1877

En vous promenant cet été dans les allées ombragées du Jardin d’Acclimatation, entre les manèges colorés et la silhouette de verre de la Fondation Louis Vuitton, vous foulez sans le savoir un sol chargé d’une histoire glaçante. Ce parc familial du bois de Boulogne, où des générations d’enfants parisiens sont venues rire et s’émerveiller, a longtemps servi de décor à l’une des pratiques les plus troublantes de son époque. À partir de 1877, on y installa ce que l’on appelait pudiquement des spectacles ethnographiques : des femmes, des hommes et des enfants venus d’ailleurs, exhibés comme des curiosités vivantes. Le public affluait, les recettes explosaient, et certains de ces êtres humains ne repartirent jamais. Voici l’histoire d’un patrimoine occulté que des millions de visiteurs côtoient encore aujourd’hui.

Quand un jardin pour enfants a basculé dans l’exhibition humaine

À l’origine, le Jardin d’Acclimatation avait une vocation presque idyllique : présenter aux Parisiens des animaux et des plantes exotiques, dans une ambiance de découverte et de divertissement bon enfant. Mais à partir de 1877, la direction du parc décida d’ajouter une nouvelle attraction, autrement plus dérangeante. Aux côtés des bêtes venues de contrées lointaines, on exposa désormais des êtres humains, présentés comme des représentants de peuples lointains et primitifs.

Ces mises en scène, que l’on qualifiait à l’époque d’expositions anthropozoologiques, s’inscrivaient dans un climat particulier. La Troisième République relançait alors avec ferveur son entreprise coloniale, et le regard porté sur les populations d’ailleurs se teintait d’une curiosité malsaine mêlée de préjugés. Le parc offrait ainsi un spectacle qui prétendait instruire, mais qui reposait en réalité sur la fascination pour l’altérité transformée en marchandise. Fait notable : le Jardin d’Acclimatation reconnaît aujourd’hui, sur son propre site, s’être compromis en organisant une trentaine de ces spectacles entre 1877 et 1931.

Nubiens, Kanaks, Fuégiens : les visages derrière les spectacles

Derrière l’euphémisme des spectacles ethnographiques se cachaient des dizaines de personnes bien réelles. Au fil des décennies, le parc accueillit — en les salariant, mais dans des conditions déplorables — des Nubiens, des Achantis, des Kali’nas et Arawak, des Lapons, des Kanaks, des Fuégiens ou encore des Kalmouks. Les premiers spectacles de 1877 présentèrent notamment des Nubiens et des populations venues des régions arctiques, exhibés parmi les animaux exotiques.

Le procédé était cruel jusque dans ses moindres détails. Certains groupes, comme les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, furent présentés au public comme des cannibales dangereux, installés dans la fameuse fosse aux ours pour renforcer l’illusion de bête sauvage. Enfermés dans des cages ou des enclos, contraints de vivre très peu vêtus même en plein hiver parisien, plusieurs d’entre eux succombèrent au froid, aux mauvais traitements et aux maladies. Le décalage entre la douceur du climat tropical dont ils venaient et la rigueur des hivers de la capitale se révéla parfois fatal.

Un million d’entrées payantes : le prix du regard curieux

Le plus troublant reste sans doute l’immense succès populaire de ces exhibitions. Loin de provoquer le rejet, elles attirèrent les foules. Dès 1877, les deux spectacles présentant des Nubiens et des populations arctiques drainèrent près d’un million de visiteurs, soit deux fois la fréquentation annuelle habituelle du parc. Les Parisiens payaient donc leur billet, en famille, pour venir observer des êtres humains comme on observe des animaux.

Ce phénomène ne se limita pas au bois de Boulogne. À l’échelle de l’Europe, ces exhibitions se généralisèrent à partir de la décennie 1870 et connurent un engouement colossal jusqu’aux années 1930. Sur l’ensemble de la période, on estime qu’elles attirèrent plus d’un milliard de visiteurs. Un chiffre vertigineux qui dit tout de la banalité avec laquelle ce spectacle fut consommé, génération après génération.

Ce que les familles piétinent aujourd’hui sans le savoir

L’histoire ne prit fin que tardivement. En 1931, à l’occasion de l’Exposition coloniale, des Kanaks de Nouvelle-Calédonie quittèrent Nouméa pour Paris, séduits par la promesse d’un séjour agréable et de visites touristiques. La réalité fut tout autre : ils se retrouvèrent exhibés, présentés comme des populations inférieures. Ce n’est que le 11 novembre 1931 que les 104 Kanaks concernés purent enfin rentrer chez eux, marquant la fin de l’un des tout derniers zoos humains de France.

Aujourd’hui, en flânant dans le Jardin d’Acclimatation, on savoure la vue offerte par la Fondation Louis Vuitton et les petits lacs champêtres. L’atmosphère y est paisible, presque intemporelle. Mais ce décor bucolique prend une tout autre saveur lorsque l’on connaît le passé du lieu. Les allées où courent désormais les enfants furent le théâtre d’un spectacle où l’humanité de certains était niée pour le divertissement d’autres.

Redécouvrir cette page sombre n’a rien d’une simple curiosité historique : c’est une invitation à regarder autrement les lieux que l’on croit connaître. Que reste-t-il de cette mémoire enfouie sous les rires et les manèges ? Peut-être qu’en marchant sur ce sol, la vraie question à se poser est celle-ci : combien d’autres histoires oubliées sommeillent sous nos pas, dans les endroits les plus familiers ?