Quand on imagine une station spatiale, on pense à des laboratoires flottants, à des expériences scientifiques et à des astronautes évoluant en apesanteur dans une ambiance presque paisible. Difficile de concevoir qu’un tel avant-poste ait pu, un jour, se transformer en véritable poste de tir. Et pourtant, en plein cœur de l’hiver 1975, une station soviétique a bel et bien fait feu depuis l’orbite terrestre, à l’aide d’un canon automatique. L’affaire, restée soigneusement dissimulée derrière une façade pacifique, n’a été révélée qu’après l’effondrement de l’URSS. Derrière le nom rassurant de « Saliout 3 » se cachait en réalité une forteresse militaire baptisée Almaz OPS-2. Une histoire méconnue qui illustre à quel point la Guerre froide a repoussé les limites de l’imaginable, jusque dans le vide spatial.
Saliout 3, le masque civil d’une forteresse orbitale
Officiellement, Saliout 3 appartenait au programme civil de stations habitées que l’Union soviétique mettait fièrement en avant face aux États-Unis. Dans les faits, il s’agissait d’une couverture. Sous cette appellation lisse se dissimulait Almaz OPS-2, une plateforme purement militaire conçue pour l’observation et le renseignement. Lancée à l’été 1974, cette station de près de 18 900 kilogrammes a passé plus de deux cents jours en orbite, dont seulement quinze en présence d’un équipage.
Deux cosmonautes rejoignirent la station et y testèrent notamment la caméra télescopique Agat-1, un instrument d’observation terrestre censé distinguer des détails au sol avec une résolution meilleure que trois mètres. Autrement dit, un œil espion capable de scruter la surface de la planète depuis les hauteurs de l’orbite. Un second équipage ne parvint jamais à atteindre la station après une panne de son vaisseau Soyouz, et une troisième mission fut purement et simplement annulée. La station termina alors sa carrière en mode inhabité, pilotée à distance depuis le sol.
Un canon de bombardier propulsé dans le vide spatial
L’élément le plus stupéfiant de cette station reste son armement. Almaz OPS-2 embarquait un canon revolver de 23 mm, dérivé du redoutable Rikhter R-23. Ce dernier n’était pas n’importe quelle arme : développé pour l’aviation soviétique à la fin des années 1950, il s’agissait d’un canon revolver à gaz capable de cracher jusqu’à 2 600 coups par minute. À ce jour, il détient toujours le record du canon monotube le plus rapide jamais mis en service. Sur Terre, il équipait la tourelle de queue du bombardier Tu-22.
Adapter une telle arme au vide spatial n’avait rien d’anodin. Elle était pensée comme un dispositif d’autodéfense, destiné à protéger la station d’éventuelles menaces, dans un contexte où l’on redoutait des satellites intercepteurs ennemis. Mais viser depuis l’orbite relevait du casse-tête : impossible d’orienter le canon seul. Pour ajuster le tir, il fallait faire pivoter toute la station, comme si l’on braquait un navire entier pour pointer un unique fusil. Une contrainte titanesque qui donne la mesure du défi technique relevé par les ingénieurs soviétiques.
Le tir fantôme avant la chute
C’est lors de la toute fin de mission que l’expérience décisive eut lieu. La station, désormais vide de tout occupant, fut le théâtre d’un essai unique dans l’histoire de la conquête spatiale. Commandé depuis le sol, le canon fit feu avec succès. Selon les sources déclassifiées, il aurait tiré une à trois rafales, envoyant au total une vingtaine d’obus dans l’espace. Une réserve d’une trentaine de projectiles avait été prévue pour l’occasion.
Le plus fascinant tient à la gestion du recul. En quasi-apesanteur, la moindre poussée peut faire dériver un objet massif. Pour éviter que la station ne parte en vrille, ses propulseurs furent activés simultanément au tir afin de compenser la puissante réaction de l’arme. Et pour ne laisser aucune trace, l’opération fut menée quelques heures seulement avant la manœuvre de désorbitation. Ainsi, tous les obus rentrèrent dans l’atmosphère et se consumèrent entièrement, sans jamais représenter le moindre danger.
Un secret d’État exhumé par la fin de l’URSS
Pendant des décennies, ce tir historique demeura enfoui dans les archives les plus confidentielles de l’appareil militaire soviétique. Officiellement, Saliout 3 n’était qu’une station scientifique parmi d’autres. La réalité de son armement, de sa nature militaire et de cette expérience balistique en orbite ne refit surface qu’avec l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque nombre de dossiers classifiés commencèrent à être entrouverts.
Ce récit révèle une facette méconnue de la Guerre froide : la militarisation de l’espace ne s’est pas cantonnée aux discours et aux menaces théoriques. Elle a bel et bien franchi le seuil du réel, avec un canon effectivement déchargé au-dessus de nos têtes. Le Rikhter R-23M conserve d’ailleurs un titre singulier : celui de seul canon jamais tiré dans l’espace.
En définitive, cette histoire nous rappelle que la course à l’espace ne fut jamais uniquement une aventure scientifique et pacifique. Derrière l’émerveillement des premiers pas orbitaux se jouait une rivalité géopolitique sans merci, prête à transformer une station en poste de combat. À l’heure où de nouvelles puissances investissent l’orbite terrestre et où la question de son usage militaire ressurgit, on peut légitimement se demander : jusqu’où sommes-nous réellement prêts à armer le ciel ?
