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On croyait les signes réservés aux gestes du quotidien : cet abbé du XVIIIe siècle en a fait une vraie langue

Il fut un temps où l’on pensait que les mains ne servaient qu’à accompagner la parole, à souligner une émotion ou à désigner un objet. De simples gestes, croyait-on, incapables de porter des idées abstraites ou de raconter une histoire. Pourtant, au cœur du siècle des Lumières, un homme d’Église parisien a renversé cette conviction en démontrant que les signes pouvaient former une langue à part entière, aussi riche et complexe que le français parlé. Son nom : Charles-Michel de l’Épée. À une époque où les personnes sourdes étaient trop souvent reléguées aux marges de la société, jugées incapables d’accéder au savoir, cet abbé au regard neuf a bâti quelque chose d’immense. Il a fondé la toute première école publique et gratuite pour sourds, et diffusé une méthode qui allait traverser les frontières. Retour sur le destin d’un pionnier discret dont l’héritage nous parle encore, aujourd’hui, avec les mains.

Une rencontre fortuite qui allait tout changer

L’histoire commence par un hasard, comme souvent lorsqu’il s’agit de grandes révolutions silencieuses. Aux alentours de 1760, Charles-Michel de l’Épée croise le chemin de deux sœurs sourdes qui communiquent entre elles à l’aide d’un système de signes déjà élaboré. Là où d’autres n’auraient vu qu’un bricolage gestuel, l’abbé perçoit tout autre chose : un véritable moyen d’expression, structuré, cohérent, porteur de sens. Fasciné, il ne se contente pas d’observer. Il apprend cette langue avec elles, patiemment, jusqu’à la maîtriser.

Cette étape est capitale pour comprendre l’homme. Contrairement à une idée reçue, l’abbé de l’Épée n’a pas inventé la langue des signes. Il l’a apprise directement auprès de celles et ceux qui la pratiquaient. Son génie fut ailleurs : il a compris que ce langage naturel, transmis entre personnes sourdes, pouvait devenir le socle d’un enseignement. Peu à peu, il ouvre sa propre maison à des élèves sourds, transformant sa demeure en un lieu d’apprentissage inédit.

Des gestes du quotidien à une langue à part entière

Il faut ici rompre avec une confusion tenace. Les langues des signes ne sont pas de simples décalques de la langue orale. Ce sont des langues visuelles dotées de leur propre grammaire, où l’ordre des éléments diffère de celui du français. Ces langues ne datent d’ailleurs pas du XVIIIe siècle : elles se sont forgées bien plus tôt, dès le Moyen Âge, notamment dans les monastères où les moines, ayant fait vœu de silence, développaient des gestes codifiés pour communiquer sans rompre leur promesse.

Face à cette matière vivante, Charles-Michel de l’Épée élabore une invention originale : les signes méthodiques. L’idée est astucieuse. Il s’agit d’un langage gestuel calqué sur la grammaire française, pensé comme un pont. En partant de la langue naturelle de ses élèves, il leur enseigne progressivement le français écrit. Sa pédagogie, alors totalement nouvelle, ne repose pas sur l’articulation ni sur la parole vocale, mais bien sur les signes utilisés par les sourds pour dialoguer entre eux. Une approche qui, pour l’époque, relevait presque de la révolution intellectuelle.

La première école publique qui a ouvert grand ses portes

Le véritable coup d’éclat de l’abbé fut de rendre ce savoir accessible à tous. Il fonde à Paris ce qui deviendra l’Institut national de jeunes sourds, la première école publique du genre. Là, l’éducation est gratuite et collective, ouvrant les portes du savoir à un public jusqu’alors ignoré : les enfants sourds issus de familles modestes, qui n’auraient jamais pu s’offrir un précepteur.

L’abbé avait aussi le sens de ce que l’on appellerait aujourd’hui la communication. Il distribuait des prospectus dans les rues de la capitale et invitait scientifiques et écrivains à assister à des leçons publiques. Lors de ces démonstrations, le public pouvait poser directement des questions aux élèves, qui répondaient avec aisance. De quoi bousculer les préjugés d’une société persuadée que la surdité fermait l’accès à l’intelligence et à la culture.

Un héritage qui parle encore avec les mains aujourd’hui

Le rayonnement de sa méthode ne s’est pas arrêté aux frontières de Paris. Rapidement, des écoles inspirées de son modèle voient le jour ailleurs : à Angers, où Charlotte Blouin ouvre un établissement dès 1777, puis à Bordeaux grâce à l’abbé Sicard, et même à Vienne, en Autriche, où deux instituteurs formés à Paris s’installent. La graine semée par l’abbé essaimait bien au-delà de ce qu’il pouvait imaginer.

Tout ne fut pourtant pas un long fleuve tranquille. Sa méthode eut ses détracteurs, à l’image de Jacob Rodriguès Pereira, partisan d’une approche fondée sur l’épellation avec les doigts et la lecture sur les lèvres. Ce débat entre signes et oralisme connut un tournant douloureux en 1880, lorsque le Congrès international de Milan donna l’avantage aux tenants de la méthode oraliste, reléguant les signes au second plan pendant de longues décennies. Un recul dont la communauté sourde mit longtemps à se relever.

De la rencontre fortuite avec deux sœurs sourdes à la fondation d’une école qui fit école, Charles-Michel de l’Épée aura prouvé qu’un langage jugé mineur pouvait porter toute la richesse de la pensée humaine. Son intuition, longtemps combattue, a fini par triompher : aujourd’hui, la langue des signes est reconnue comme une langue à part entière, vivante et créative. Et si le plus bel hommage à ce pionnier consistait, tout simplement, à regarder les mains autrement ?