Un orifice circulaire de 15 millimètres de large perce l’omoplate gauche d’un Néandertalien mort il y a environ 75 000 ans. Il se trouvait dans la grotte de Shanidar, au Kurdistan irakien. Des chercheurs de l’université de Cambridge y voient la trace d’une lance en bois taillée en pointe, entrée par la poitrine gauche. L’individu, baptisé Shanidar A, avait environ 45 ans, et son sexe reste inconnu.

Selon l’équipe, le coup visait le cœur.

À retenir
  • Une lance en bois a traversé le poumon et probablement de grosses artères de Shanidar A.
  • L’individu avait environ 45 ans et portait déjà les séquelles d’un coup violent au visage, bien cicatrisé.
  • La grotte de Shanidar abrite treize individus néandertaliens, dont plusieurs semblent avoir été inhumés volontairement.

Un trou rond dans un os presque translucide

L’omoplate est si fine par endroits qu’elle devient presque translucide devant une source de lumière. Elle a pourtant traversé quelque 75 000 ans presque intacte, sous 7,5 mètres de roche et de sédiments. Le seul dommage visible est ce trou. Sa forme compte beaucoup : une pointe en pierre aurait laissé une perforation anguleuse, en forme de losange, alors qu’une pointe de bois produit une ouverture arrondie.

La lance a traversé le poumon et probablement de grosses artères, avant de percer l’omoplate. Le biseautage autour du trou est typique d’une plaie de sortie, et de minuscules éclats d’os repoussés par l’arme montrent qu’elle arrivait d’en haut, avec un angle descendant. Les chercheurs ont reconstitué une partie de l’orifice en réassemblant ces éclats.

Des trous réalisés avec des lances répliques de cette période correspondent à celui de l’omoplate, explique Emma Pomeroy, première autrice de l’étude. Si cette lecture se confirme, ce serait la première preuve de lances en bois taillées au Moyen-Orient préhistorique.

Les fouilles ont dégagé ces os en 2020, au fond du sol de la grotte.

Accident de chasse ou coup délibéré ?

L’hypothèse de l’accident n’est pas écartée. Les Néandertaliens chassaient probablement de grands animaux, dont des mammouths, à courte distance avec des lances de poussée. Mais la position de la blessure et la force nécessaire pour traverser le corps de part en part pointent, selon Emma Pomeroy, vers un tir mortel voulu, dirigé vers le cœur.

On ignore les raisons de l’attaque, et si des humains modernes y ont pris part. La lecture la plus simple reste celle d’une violence entre Néandertaliens, ce qui en ferait l’un des plus anciens cas connus d’homicide possible.

Ce n’est pas la première lance retrouvée dans cette grotte. Un autre Néandertalien, exhumé dans les années 1960 et daté d’environ 50 000 ans, portait lui aussi une plaie perforante, mais plus proche d’une blessure par lance à pointe de pierre. Le bois, lui, disparaît presque toujours : très peu d’objets en bois survivent depuis la préhistoire profonde. Les exemples célèbres, comme les lances de Schöningen, en Allemagne, découvertes dans les années 1990, doivent leur conservation à un sol gorgé d’eau, et la plus ancienne lance en bois arrondie connue a plus de 400 000 ans.

Une dent fendue, des soins et des survivants

Avant la lance, Shanidar A avait déjà reçu un coup violent au visage. Une incisive inférieure s’est fendue dans la longueur, les dents voisines ont pivoté vers l’intérieur, et un tartre épais sur la racine exposée prouve que la demi-dent est restée en bouche longtemps après le choc. La blessure avait donc largement cicatrisé, ce qui suggère que l’individu a été soigné pendant sa convalescence.

L’âge, lui, se lit dans l’état des os : environ 45 ans.

Le lot de restes est maigre. Il comprend l’omoplate, une main droite presque complète, deux côtes gauches, un fragment de côte droite et quelques dents, soit sept dents d’après l’équipe de recherche. Pour Emma Pomeroy, ces vestiges montrent la double nature de ce que nous reconnaissons comme humain : une fin violente d’un côté, de l’autre un individu manifestement entouré de soins durant sa vie.

Un cimetière néandertalien au Kurdistan

Shanidar A n’est pas un cas isolé. Il rejoint treize individus néandertaliens retrouvés dans la grotte, dont certains portent des signes d’inhumation volontaire. Il reposait le plus profondément, allongé sur le dos, la tête tournée vers l’est, avant qu’une crue soudaine ne perturbe le squelette une fois la décomposition achevée. Certains corps ont été déposés avant que les précédents ne soient entièrement décomposés, ce qui place les dépôts à quelques années ou décennies d’intervalle.

Les auteurs jugent cette récurrence difficile à expliquer autrement que par un comportement intentionnel et codifié. La zone très restreinte où le groupe a été déposé indique, selon eux, un sens attaché à ce lieu plutôt qu’une simple commodité.

Les Néandertaliens revenaient régulièrement à Shanidar pour de courts séjours, il y a environ 75 000 ans puis il y a 45 000 à 50 000 ans, et y laissaient leurs morts. L’étude, signée de douze chercheurs dont Emma Pomeroy et Graeme Barker, est parue dans la revue Scientific Reports sous le titre « Evidence for funerary behaviour and lethal trauma in a new Neanderthal individual from Shanidar Cave ».