Une place ordinaire, des pavés qu’on foule sans y penser, et sous ce bitume italien : les fondations du seul bâtiment que l’un des plus grands architectes de l’Antiquité ait jamais revendiqué comme sien. Le 19 janvier 2026, des archéologues ont annoncé avoir localisé, sous la Piazza Andrea Costa à Fano, les vestiges de la basilique décrite par Vitruve dans son traité De architectura. Son importance tient au fait qu’il s’agit de la seule œuvre attribuée à Marcus Vitruvius Pollio, architecte et théoricien du Ier siècle avant J.-C., auteur du traité De architectura, ouvrage littéraire qui devint le fondement théorique de l’architecture occidentale de la Renaissance à la fin du XIXe siècle. Dans les dix livres de cet ouvrage, dédié à Auguste, l’architecte Vitruve ne mentionne qu’un seul de ses projets : la basilique de Fanum Fortunae, décrite en détail dans le livre V.
Le personnage mérite qu’on s’y attarde. Vitruve n’était pas exactement un bâtisseur prolifique : célèbre théoricien de l’architecture du Ier siècle avant notre ère, qui a marqué fortement la Renaissance et notamment influencé Léonard de Vinci, il n’a pas lui-même été un bâtisseur. Mais dans le cinquième livre de son traité, il fait une exception unique et raconte avoir personnellement supervisé la construction d’un édifice public à Fanum Fortunae, l’actuelle Fano, sur la côte adriatique. Un architecte spécialiste explique que « I erected and the building of which I superintended at Fanum Fortunae », une phrase qui, dans tout le reste des dix livres, ne trouve aucun équivalent. Certains chercheurs y voient même une sorte de lettre de motivation adressée à l’empereur Auguste, dans l’espoir de décrocher d’autres commandes.
Le problème, c’est que cette basilique n’existait, depuis la Renaissance, que sur le papier. Cette basilique est le seul édifice que Vitruve affirme avoir conçu lui-même, lui attribuant une « dignité et une beauté suprêmes ». Pendant plus de 500 ans, érudits et chercheurs ont tenté, en vain, d’en localiser la trace. Depuis la redécouverte du manuscrit en 1486 à Rome, générations d’architectes et d’historiens ont produit des dizaines de reconstitutions imaginaires, sans jamais pouvoir les confronter au terrain. Un travail de recensement mené sur les éditions du traité a ainsi permis de cataloguer plus de 35 documents graphiques dans une base de données constituée depuis 1586, autant de tentatives de donner corps à un texte resté sans preuve matérielle.
À retenir
- Un texte oublié devient plan d’archéologue : comment Vitruve a guidé la découverte depuis l’Antiquité
- Deux mille ans après sa construction, une signature architecturale cachée révèle l’intention de son créateur
- Une place ordinaire cache le secret qu’académiciens et savants ont cherché pendant cinq siècles
Une carte vieille de deux mille ans qui a guidé les fouilles
Ce qui rend cette découverte particulièrement frappante, c’est la méthode employée. Les archéologues n’ont pas cherché au hasard : ils ont pris le texte de Vitruve au pied de la lettre, l’utilisant comme un plan d’exécution. Les archéologues ont même utilisé le traité antique comme une véritable carte : en creusant à l’endroit exact où Vitruve situait une colonne d’angle, ils l’ont trouvée. Un pari qui aurait pu tourner court, tant les descriptions antiques laissent souvent place à l’interprétation. Les experts eux-mêmes reconnaissent la part de hasard dans cette réussite, tout en soulignant sa solidité : « Il y a peu de certitudes en archéologie, mais la correspondance est ici impressionnante », reconnaissent les experts.
Les mesures retrouvées collent avec une précision troublante à celles léguées par le traité. Les particularités coïncident parfaitement, selon les chercheurs, avec les proportions décrites dans l’ouvrage : des colonnes d’1,50 m de diamètre, au nombre de huit sur le côté le plus long, et quatre sur le retour, ainsi qu’une taille imposante, susceptible d’atteindre les 15 m de haut mentionnés dans le traité. Un détail achève de convaincre les sceptiques : Vitruve avait mentionné une omission volontaire de deux colonnes à l’endroit où le bâtiment s’ouvrait sur le forum, une disposition très spécifique de ses colonnes : huit sur le côté long et quatre sur le côté court, avec l’omission volontaire de deux colonnes au point d’ouverture sur le forum. Une signature architecturale, en quelque sorte, laissée en creux dans la pierre et retrouvée intacte deux mille ans plus tard.
Une comparaison avec Toutankhamon, et un maire qui exulte
L’annonce officielle a eu lieu à la médiathèque Montanari de Fano, en présence de responsables régionaux et nationaux. Le ministre italien de la Culture n’a pas hésité à employer les grands mots pour qualifier l’événement. Cette découverte tant espérée depuis plus de cinq siècles a été comparée par le ministre de la Culture italien, Alessandro Giuli, à celle de la tombe de Toutankhamon, signe de l’importance exceptionnelle de cette trouvaille pour l’histoire de l’Occident. Une comparaison qui peut sembler excessive, mais qui traduit l’attente réelle qu’entretenait la communauté scientifique depuis des générations autour de ce site fantôme.
Le maire de la ville, lui, n’a pas caché son enthousiasme lors de la conférence de presse. « On attendait cette découverte depuis plus de deux mille ans et nous pouvons dire aujourd’hui que nous avons trouvé la basilique de Vitruve. » Le maire de Fano et le monde de l’archéologie transalpine exultent. Il faut dire que les fouilles ne datent pas d’hier : les fouilles entreprises en 2022 dans le cadre du réaménagement de la place centrale de Fano ont permis d’identifier, en ce mois de janvier 2026, de manière certaine des fondations et des structures correspondantes. Quatre années de patience archéologique, sous une place que des milliers de Fanois traversaient chaque jour sans se douter de ce qui dormait sous leurs pieds.
Que reste-t-il à comprendre de ce bâtiment disparu ?
La basilique romaine n’avait rien d’une église, contrairement à ce que le mot évoque aujourd’hui. Dans le monde romain, une basilique n’était pas un bâtiment religieux. C’était un type de bâtiment public, une grande salle publique utilisée pour les procédures judiciaires, l’administration et la vie civique. Si vous vouliez entendre un verdict, plaider une affaire, ou assister à l’exercice de l’autorité, la basilique était l’un des endroits pour cela. Celle de Fano, achevée vers 19 avant J.-C. selon plusieurs sources concordantes, remplissait exactement cette fonction dans une colonie prospère installée là où la voie Flaminienne rejoignait l’Adriatique.
La suite s’annonce presque aussi intéressante que la découverte elle-même. Les autorités italiennes évoquent déjà des pistes de valorisation du site, et des discussions ont été engagées pour une possible reconnaissance internationale du lieu. Les discussions portent aussi sur la protection à long terme et un accès public potentiel. Les responsables culturels ont ouvert des pourparlers concernant une reconnaissance UNESCO du site. Reste une question qui amuse déjà les spécialistes : comment rendre visible, dans une place vivante du centre-ville, un monument que son propre architecte décrivait par écrit sans jamais en avoir laissé le moindre dessin ?
Sources : faton.fr | libremedia.ca


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