« Ici Radio Mir, je vous entends très mal. » La phrase, balbutiée en direct par un homme visiblement mal à l’aise, restera comme l’un des moments les plus étranges de l’histoire spatiale. Nous sommes en décembre 1990. Toyohiro Akiyama, journaliste japonais de 48 ans, vient de devenir le tout premier reporter à effectuer une émission de télévision en direct depuis l’orbite terrestre. Il n’était ni pilote, ni ingénieur, ni scientifique. Rien ne le prédestinait à flotter dans la station Mir, sinon un pari publicitaire hors norme monté par sa chaîne, la Tokyo Broadcasting System (TBS).
À retenir
- Une chaîne de télévision japonaise a payé une fortune pour envoyer son propre employé en orbite, sans formation d’astronaute
- Le journaliste a vomi presque en continu durant ses neuf jours à bord de Mir, devenant le premier « antihéros » de l’espace
- Après son retour, il a abandonné la télévision pour cultiver des champignons au Fukushima, avant de devenir professeur d’agriculture
Un pari commercial déguisé en exploit spatial
L’histoire commence en 1989, quand TBS cherche un moyen spectaculaire de célébrer ses quarante ans d’existence. Akiyama est sélectionné en 1989 pour le « projet de correspondant spatial » que TBS mène dans le cadre de son quarantième anniversaire. Cent soixante-trois salariés de la chaîne et de ses filiales se portent volontaires pour cette aventure inédite ; deux d’entre eux sont retenus pour l’entraînement, dont une jeune caméraman nommée Rioko Kikuchi. Quand Kikuchi développe une crise d’appendicite une semaine avant le lancement, Akiyama devient le membre d’équipage titulaire, sans aucun suppléant en réserve.
Le montant exact que TBS a déboursé pour offrir ce voyage à son propre employé reste flou, et c’est révélateur du flou entourant toute l’opération : les sources divergent fortement d’un document à l’autre, évoquant tantôt 28 millions de dollars, tantôt 25 millions, tantôt 5 milliards de yens soit environ 37 millions de dollars. Une chose est sûre : c’était une somme colossale pour l’URSS finissante, en pleine crise économique, qui trouvait là une manne bienvenue. C’était la première fois qu’une personne autre qu’un pilote, un scientifique ou un ingénieur partait dans l’espace, et la première fois qu’une agence spatiale vendait littéralement des places à bord d’un vol habité, inaugurant sans le savoir l’ère du tourisme spatial commercial. Le lanceur lui-même porte les traces de cette opération marketing : la coiffe et le booster Soyouz sont peints du drapeau japonais et de publicités pour Sony, Unicharm et Otsuka Pharmaceutical.
Neuf jours de vomissements, de nostalgie et de couchers de soleil
Le 2 décembre 1990, Akiyama décolle à bord de Soyouz TM-11 aux côtés des cosmonautes Viktor Afanassiev et Musa Manarov, direction Mir. Le tournage promis à TBS ne se déroule pas vraiment comme prévu. Akiyama passe la majeure partie de son séjour terrassé par le mal de l’espace, si sévère que l’un de ses compagnons de vol affirme n’avoir jamais vu un homme vomir autant. Fumeur invétéré avant son entraînement, il avait réussi à arrêter la cigarette pour préparer son séjour sans tabac à bord. Une fois en orbite, il confie pourtant ouvertement son envie d’une clope, déclarant que la première chose qu’il ferait à son retour serait de fumer. Un aveu qui tranche radicalement avec l’image du héros spatial soviétique ou américain, tout en muscles et en discipline.
Ses bulletins quotidiens, mélange de gêne assumée et d’observations touchantes, ont marqué les téléspectateurs japonais. « J’aurais dû apporter du natto », soupire-t-il un soir, pendant le dîner, allusion à ces fèves de soja fermentées dont l’odeur repousse même une partie des Japonais, preuve que le mal du pays passe parfois par l’estomac plus que par le cœur. Malgré son inconfort permanent, il garde des yeux d’émerveillement devant le spectacle cosmique : « Cet endroit où la Terre rencontre l’espace est vraiment magnifique. Les couleurs changent sans cesse, petit à petit, entre le bleu et le noir de l’espace », décrit-il en observant les seize levers de soleil quotidiens que permet l’orbite de Mir. Son inconfort physique et son manque évident de préparation athlétique lui vaudront un surnom resté célèbre dans les cercles spécialisés : n’étant ni astronaute entraîné, ni scientifique, ni ingénieur, son inconfort visible a conduit à le décrire comme le tout premier « antihéros » de l’espace. Une étiquette presque affectueuse pour cet homme qui a osé montrer, caméra allumée, que l’espace pouvait aussi donner la nausée.
Retour sur Terre : des champignons du Fukushima aux salles de cours
Après sept jours, vingt-et-une heures et cinquante-quatre minutes passées dans l’espace, Akiyama atterrit au Kazakhstan le 10 décembre 1990. Son retour ne marque pas le début d’une carrière d’astronaute professionnel, bien au contraire. Cinq ans plus tard, en 1995, il tourne le dos à la télévision. Il quitte TBS et s’installe dans la ville de Takine, préfecture de Fukushima, pour se lancer dans la culture de champignons, un choix qu’il présente comme le prolongement naturel de sa curiosité de journaliste. Il expliquera plus tard sa démarche en des termes presque philosophiques : « Comment les agriculteurs pensent-ils la nourriture qu’ils cultivent ? Et quel rôle la riziculture a-t-elle joué dans l’histoire du Japon ? J’ai senti que je ne pouvais pas mourir sans avoir quelques connaissances de base sur ces sujets. »
Le séisme et la catastrophe nucléaire de mars 2011 bouleversent à nouveau sa trajectoire. Après le séisme du 11 mars 2011 et les fusions de réacteurs à la centrale de Fukushima Daiichi qui ont suivi, il est contraint d’abandonner son exploitation et sa maison. Il se réinvente une troisième fois, en enseignant l’agriculture à l’université des arts de Kyoto à partir de novembre 2011, jusqu’en mars 2023. L’homme qui avait filmé la Terre depuis l’espace a fini par consacrer l’essentiel de sa deuxième vie à ses sols les plus proches.
Toyohiro Akiyama est mort le 26 août 2026 à son domicile de la préfecture de Mie, à l’âge de 84 ans, selon les médias japonais qui ont rapporté la nouvelle début septembre. TBS lui a rendu hommage en soulignant qu’il était devenu le premier journaliste au monde à faire un reportage depuis l’espace, une grande fierté pour la chaîne. Trente-cinq ans après son vol chaotique et attachant, il reste la preuve qu’on peut atteindre l’orbite sans jamais cesser d’être, tout simplement, un curieux du monde d’en bas.
Sources : x.com | ultimatepopculture.fandom.com


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