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Sur une presqu’île des Philippines dort depuis 1984 une centrale que le pays a payée pendant vingt-trois ans

Imaginez payer pendant plus de vingt ans les mensualités d’une maison dans laquelle vous n’avez jamais posé le moindre meuble. C’est un peu l’histoire que vivent les Philippins avec un dossier resté longtemps tabou dans le pays : celui d’une centrale nucléaire flambant neuve, achevée en 1984, mais qui n’a jamais produit le moindre kilowattheure. Plantée sur la péninsule de Bataan, à une centaine de kilomètres de Manille, cette installation aux allures de vaisseau fantôme continue d’intriguer chercheurs, touristes et historiens de l’énergie. Retour sur l’un des plus grands ratés industriels d’Asie du Sud-Est, un projet où se mêlent géopolitique, corruption et risques sismiques.

Un pari nucléaire né dans l’ombre d’une dictature

Pour comprendre pourquoi les Philippines se sont lancées dans une telle aventure, il faut remonter au choc pétrolier de 1973. Comme de nombreux pays à l’époque, l’archipel dépend alors presque entièrement des importations de pétrole pour produire son électricité, une vulnérabilité que le président Ferdinand Marcos juge intolérable pour l’avenir économique du pays. Sa solution : miser sur l’atome. Le projet est lancé en grande pompe, avec l’ambition de construire deux réacteurs de 600 mégawatts chacun, capables à eux seuls de transformer le paysage énergétique national.

Le chantier démarre en 1976 et s’étale sur huit longues années. Mais dès le départ, l’affaire prend une tournure singulière. Le coût final, estimé entre 1,9 et 2,3 milliards de dollars, dépasse largement les prévisions initiales, une inflation des dépenses qui alimente rapidement les soupçons de malversations autour du régime Marcos. À cette époque, la dictature philippine est déjà pointée du doigt pour son opacité et ses largesses avec l’argent public, et ce projet nucléaire pharaonique ne fait qu’ajouter aux zones d’ombre entourant le pouvoir en place.

Des failles béantes qui ont scellé le destin de la centrale

Au-delà des questions financières, c’est un problème bien plus concret qui va condamner l’installation avant même sa mise en service : son emplacement. La centrale a en effet été construite à proximité immédiate d’une faille géologique active, un choix qui semble aujourd’hui difficilement compréhensible pour un site destiné à accueillir des réacteurs nucléaires. Dans une région du monde régulièrement secouée par des séismes, cette décision fait figure de bombe à retardement aux yeux des experts en sécurité qui se penchent sur le dossier.

La situation bascule véritablement en 1986. Cette année-là, la catastrophe de Tchernobyl vient rappeler au monde entier les conséquences dramatiques d’un accident nucléaire mal maîtrisé, et les regards se tournent immédiatement vers Bataan. Quelques mois après la chute de Marcos, la nouvelle présidente Corazon Aquino ordonne l’arrêt définitif de la mise en service de la centrale. La décision est motivée à la fois par les soupçons de corruption qui planent sur le projet et par les inquiétudes sismiques jamais réellement levées. Résultat : un site entièrement terminé, équipé, mais qui ne fonctionnera jamais.

Vingt-trois ans à rembourser une dette pour du vent

Arrêter la centrale ne signifie malheureusement pas effacer la dette qui l’accompagne. Le gouvernement philippin se retrouve alors face à un casse-tête financier d’ampleur : comment solder un projet aussi coûteux sans jamais en tirer le moindre bénéfice énergétique ? En 1992, des négociations s’ouvrent avec l’entreprise américaine Westinghouse, constructeur des réacteurs, afin de trouver un accord sur le remboursement de cette dette colossale. Il faudra attendre 1995 pour qu’un accord soit finalement signé entre les deux parties.

Mais le calvaire budgétaire est loin d’être terminé. Ce n’est qu’en avril 2007, soit plus de vingt ans après l’arrêt du chantier, que l’État philippin effectue le dernier paiement lié à ce projet. Vingt-trois années durant, les contribuables philippins ont donc financé, mensualité après mensualité, une centrale muette, sans qu’un seul foyer du pays n’ait jamais bénéficié de son électricité. Pour ajouter à l’absurdité de la situation, la presse locale révèle en 2011 que l’entretien de cette installation à l’arrêt coûtait tout de même environ 155 000 dollars par jour à l’État, simplement pour maintenir le site en état et éviter qu’il ne se dégrade davantage.

Ce que le fantôme atomique de Bataan révèle aujourd’hui

Face à cet éléphant blanc industriel, les autorités philippines ont exploré plusieurs pistes de reconversion au fil des décennies. En 2004, la présidente Gloria Macapagal-Arroyo envisage sérieusement de transformer l’installation en centrale à gaz plutôt que de l’activer telle quelle, une option qui aurait permis de rentabiliser au moins partiellement les infrastructures existantes. Ce projet ne verra finalement jamais le jour, laissant la centrale figée dans son statut si particulier de monument à l’échec énergétique.

Aujourd’hui, le site a trouvé une seconde vie assez inattendue : celle d’attraction touristique. Paradoxalement, c’est notamment après l’accident de Fukushima que la curiosité pour ce lieu s’est renforcée, les visiteurs venant observer de près ce qu’aurait pu être une centrale nucléaire opérationnelle, figée dans le temps depuis les années 1980. Plus surprenant encore, ces dernières années ont vu ressurgir des discussions gouvernementales sur un possible retour à l’énergie nucléaire aux Philippines, avec Bataan comme symbole à double tranchant : celui d’un échec cuisant, mais aussi celui d’un savoir-faire technique déjà présent dans le pays.

De cette histoire hors norme, on retient surtout la manière dont un projet énergétique ambitieux peut se transformer en gouffre financier lorsque corruption, mauvais choix géologiques et instabilité politique s’accumulent. La centrale de Bataan reste aujourd’hui un cas d’école étudié bien au-delà des frontières philippines, rappelant qu’une infrastructure aussi puissante que le nucléaire ne pardonne aucune approximation. Reste à savoir si ce fantôme atomique, transformé en curiosité touristique, finira un jour par renaître sous une forme ou une autre, ou s’il demeurera pour toujours le symbole silencieux d’un rêve énergétique inachevé.