Imaginez une muraille plus longue que celle qui sépare parfois deux pays, serpentant sur près de 200 kilomètres à travers les plaines iraniennes, et dont personne n’a su dire pendant des siècles qui l’avait réellement construite. Le nom d’Alexandre le Grand s’est imposé par défaut, porté par la légende plutôt que par les faits. Des analyses minutieuses de ses briques viennent aujourd’hui de rebattre complètement les cartes.

À retenir
  • Les analyses OSL et au carbone 14 datent le mur de Gorgan du Ve siècle, prouvant qu'il est sassanide et non attribuable à Alexandre le Grand.
  • Le site comprend une trentaine de forts, un second mur à Tammisheh et des réseaux de canaux, construits sur plusieurs décennies sous Yazdgard II puis Peroz Ier face aux Hephtalites.
  • Abandonné entre 612 et les années 650 lors de la conquête islamique de la Perse, le mur fait aujourd'hui l'objet d'une candidature au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Une légende attribuée à tort à Alexandre le Grand depuis des siècles

Il existe des monuments dont la réputation dépasse largement ce que l’on sait vraiment d’eux. Le mur de Gorgan appartient à cette catégorie. Cette fortification s’étire depuis le sud-est de la mer Caspienne jusqu’aux contreforts des monts Elbourz, et sa seule échelle suffit à impressionner quiconque s’y intéresse de près.

Pendant des générations, on l’a surnommé le « mur d’Alexandre », comme si le conquérant macédonien avait laissé derrière lui cette trace monumentale lors de ses campagnes orientales. L’association paraissait presque naturelle : Alexandre a traversé la région, son nom est associé à de nombreux ouvrages défensifs dans l’imaginaire collectif, et personne n’avait de certitude suffisante pour contredire cette hypothèse.

Le problème, c’est que cette étiquette reposait sur bien peu de choses. Les propositions de datation antérieures aux travaux récents s’étalaient sur plus d’un millénaire, une fourchette tellement large qu’elle en devenait presque inutile pour les historiens. L’opinion la plus répandue penchait d’ailleurs vers une origine parthe, entre le IIIe siècle avant notre ère et le IIIe siècle après, ce qui situait déjà le mur bien après la mort d’Alexandre.

Cette incertitude chronique n’avait rien d’étonnant quand on connaît la discrétion du site sur le plan documentaire. Aucune source textuelle ancienne ne mentionne cette fortification, aucune inscription n’a été retrouvée le long de son tracé, et pas une seule pièce de monnaie n’est jamais sortie du sol à proximité. Un silence archéologique presque total pour un ouvrage de cette envergure.

Le mystère des briques cuites qui ne colle pas avec l’Antiquité grecque

C’est justement sur le terrain, au contact des matériaux eux-mêmes, que les premiers doutes sérieux ont commencé à s’installer. Les équipes qui ont étudié le mur ont rapidement remarqué quelque chose d’incohérent avec l’hypothèse alexandrine : la nature même des briques utilisées pour ériger la fortification.

Ces briques sont cuites, et non simplement séchées au soleil comme on pouvait s’y attendre pour une construction de l’époque hellénistique dans cette région. Or la cuisson à grande échelle suppose une organisation logistique bien particulière : il faut des fours en nombre suffisant, du combustible disponible en quantité, et surtout un savoir-faire technique maîtrisé sur l’ensemble du chantier.

Cette exigence technique a orienté les chercheurs vers une piste totalement différente. Un historien iranien du XIIIe siècle avait d’ailleurs déjà avancé sa propre théorie bien avant les méthodes scientifiques modernes, attribuant l’ouvrage au roi sassanide Peroz Ier, qui régna à la fin du Ve siècle. Son règne coïncidait avec les guerres contre les Hephtalites, ces nomades d’Asie centrale aussi appelés Huns blancs, qui menaçaient les frontières orientales de l’empire perse.

Cette hypothèse médiévale restait cependant une intuition, aussi brillante soit-elle, tant qu’aucune analyse physique ne venait la confirmer. Les fours à briques retrouvés le long du mur contenaient justement des résidus de charbon, de quoi espérer une datation au carbone 14 précise. Restait à croiser cette première piste avec une seconde méthode, totalement indépendante, pour écarter tout doute raisonnable.

La luminescence révèle une signature sassanide datant du Ve siècle

C’est là qu’intervient une technique moins connue du grand public mais redoutablement efficace : la luminescence optiquement stimulée, souvent abrégée en OSL. Le principe est presque poétique une fois qu’on le comprend. Les grains de sable ou d’argile accumulent de l’énergie au fil du temps sous l’effet des rayonnements naturels, tant qu’ils restent à l’abri de la lumière du soleil.

Le jour où ces matériaux sont exposés à la lumière, lors de leur fabrication ou de leur mise en place, cette horloge interne se remet brutalement à zéro. En mesurant ensuite la quantité d’énergie réaccumulée depuis cet instant précis, les scientifiques peuvent reconstituer avec une précision remarquable la dernière fois que le matériau a vu le jour.

Les chercheurs Eberhard Sauer et Jebrael Nokandeh ont appliqué cette méthode à plusieurs échantillons prélevés sur le site, qu’il s’agisse des briques elles-mêmes, de fragments de céramique, de sédiments issus des fours ou même du sol situé directement sous le mur. Les résultats, croisés avec la datation au radiocarbone du charbon retrouvé dans les fours, convergent vers une même période : le Ve siècle de notre ère, avec une possible extension jusqu’au tout début du siècle suivant.

Cette double vérification change tout. Le mur n’a jamais appartenu à l’univers d’Alexandre le Grand, ni même à celui des Parthes. Il appartient à une tout autre civilisation, celle des Sassanides, qui ont dominé une grande partie du Moyen-Orient du début du IIIe siècle jusqu’au milieu du VIIe siècle. L’intuition de l’historien médiéval se trouve ainsi validée par la physique moderne, près de huit siècles après qu’il l’ait formulée.

L’abandon progressif du site, lui aussi daté grâce à ces mêmes techniques, se situerait entre 612 et les années 650, une période qui correspond précisément à la conquête islamique de l’empire perse. Le mur aurait donc vécu toute sa durée d’utilisation à l’intérieur même de la chronologie sassanide, de sa construction jusqu’à sa désertion.

Une trentaine de forts : l’ampleur insoupçonnée du chantier de l’empire perse

Resituer le mur dans son contexte sassanide ne fait pas que corriger une erreur de datation. Cela révèle surtout l’ampleur réelle du projet, bien plus considérable que ce que la simple image d’un mur de briques laissait imaginer. Le long de son tracé, les équipes ont recensé une trentaine de forts, disposés de façon à surveiller en continu les mouvements aux frontières orientales de l’empire.

Ce dispositif ne se limitait pas au mur de Gorgan. Un second ouvrage, le mur de Tammisheh, complétait le système défensif, accompagné de vastes complexes fortifiés et de réseaux de canaux destinés à alimenter en eau les garnisons stationnées sur place. On est loin d’une simple ligne de pierre posée à la hâte : il s’agit d’une véritable infrastructure militaire et logistique, pensée pour durer.

Un chantier d’une telle ampleur n’a probablement pas pu être achevé sous un seul règne. Les archéologues penchent plutôt pour une construction échelonnée sur plusieurs décennies, mobilisant successivement Yazdgard II, qui régna de 438 à 457, puis Peroz Ier, qui lui succéda jusqu’en 484. Deux souverains, une même ambition stratégique face à la pression constante des Hephtalites venus d’Asie centrale.

Ces conclusions sont le fruit d’un travail de terrain mené entre 2005 et 2009, fruit d’une collaboration entre l’organisation iranienne du patrimoine culturel et l’université de Durham. L’étude qui en a résulté, publiée sous le titre Persia’s Imperial Power in Late Antiquity, a été codirigée par Eberhard Sauer, Hamid Omrani Rekavandi, Tony Wilkinson et Jebrael Nokandeh, dont le travail méthodique sur les briques et les sédiments a permis de trancher un débat vieux de plusieurs siècles.

Le mur de Gorgan fait aujourd’hui l’objet d’une démarche de reconnaissance patrimoniale à l’échelle mondiale, puisqu’il figure parmi les sites à l’étude pour une inscription au patrimoine de l’UNESCO. Ce qui n’était qu’une légende rattachée au nom d’Alexandre devient ainsi un témoignage concret de la puissance logistique et militaire de l’empire sassanide, capable de mobiliser des ressources considérables pour protéger ses frontières face aux peuples nomades d’Asie centrale. Une histoire qui rappelle, une fois de plus, que les briques parlent parfois plus honnêtement que les récits transmis de génération en génération.