in

On s’obstine tous à chercher l’eau sur Mars, alors que deux lunes de Jupiter cachent quelque chose de bien plus prometteur sous leur glace

Imaginez un océan si vaste qu’il contiendrait à lui seul plus d’eau que tous les océans terrestres réunis. Pas sur Terre, pas sur une exoplanète lointaine, mais tout près, à l’échelle du système solaire : sous la carapace glacée d’une lune de Jupiter nommée Ganymède. Depuis des décennies pourtant, quand on parle de vie ailleurs, tous les regards convergent vers un seul et même point rougeâtre dans le ciel : Mars. On s’obstine à traquer la moindre trace d’eau à sa surface, à fouiller ses cratères et ses anciennes vallées. Et si, pendant tout ce temps, la véritable promesse se cachait ailleurs, à des centaines de millions de kilomètres de là, sous la glace de deux discrètes lunes joviennes ? Europe et Ganymède pourraient bien renverser la table dans notre quête du vivant.

Mars nous obsède, mais elle ne détient pas toutes les réponses

La planète rouge exerce sur nous une fascination presque romantique. Proche, relativement accessible, elle ressemble un peu à un miroir désertique de notre propre monde. On y envoie rovers sur rovers, on y cherche des traces d’anciennes rivières, des minéraux façonnés par l’eau, le moindre indice qu’un jour la vie ait pu y prendre racine. Mais soyons honnêtes : Mars aujourd’hui est un désert glacé, aride, balayé par des radiations, où l’eau liquide stable en surface relève du fantasme.

Or, la vie telle que nous la connaissons a besoin d’un ingrédient non négociable : de l’eau liquide, et durablement. Et c’est là que le regard des scientifiques s’est mis à glisser bien au-delà de Mars, vers les confins glacés du système solaire. Car autour de Jupiter, plusieurs lunes cacheraient exactement cela : d’immenses réservoirs d’eau liquide, protégés du froid cosmique par un épais bouclier de glace.

Sous la glace, des mesures qui trahissent un secret bien gardé

Comment détecter un océan que l’on ne peut ni voir, ni toucher, enfoui sous des kilomètres de glace ? La réponse tient dans une combinaison élégante de mesures gravitationnelles et magnétiques. Ces lunes ne mentent pas : leur façon de bouger, de tourner et de réagir aux champs magnétiques trahit ce qu’elles renferment en profondeur.

Prenez les librations, ces minuscules variations dans la rotation d’une lune. Un corps entièrement solide oscille d’une certaine manière ; un corps dont la croûte glacée « flotte » sur une couche liquide oscille tout autrement, un peu comme un œuf dur et un œuf cru que l’on ferait tournoyer sur une table ne se comportent pas pareil. En mesurant très précisément ces micro-mouvements, la position des pôles ou encore la manière dont la lune déforme les champs magnétiques, les chercheurs déduisent la présence d’une vaste masse d’eau tapie sous la surface. C’est précisément cette signature discrète qui a mis les scientifiques sur la piste.

Europe et Ganymède, deux frères d’eau aux profils très différents

Ganymède est un cas à part. C’est tout simplement la plus grande lune du système solaire, plus imposante encore que la planète Mercure. Elle possède un exploit unique en son genre : c’est le seul satellite connu à générer son propre champ magnétique intrinsèque. Et surtout, elle abriterait un océan interne colossal, contenant potentiellement davantage d’eau que l’ensemble des mers de notre planète. Un monde caché, immense, verrouillé sous une chape de glace.

Europe, plus petite, joue une partition différente mais tout aussi intrigante. Sa surface craquelée, striée de fractures, évoque une banquise en perpétuel mouvement. Certains scientifiques espèrent même y repérer des geysers, ces panaches d’eau qui jailliraient de la surface comme des fontaines glacées. Des images anciennes avaient laissé entrevoir de tels jets, mais ces détections restaient à la limite du perceptible. Si ces panaches existent, ils offriraient une fenêtre inespérée : goûter à l’océan sans même avoir à percer la glace.

Pourquoi ces océans cachés pourraient réécrire notre quête de la vie

Un océan d’eau liquide, une source de chaleur interne, des éléments chimiques : voilà réunie une bonne partie de la recette qui, sur Terre, a permis à la vie d’éclore, y compris dans les abysses les plus sombres, autour des sources hydrothermales. Ces mondes océaniques joviens cochent troublante bien des cases. Loin de la lumière du Soleil, ils pourraient héberger des écosystèmes reposant non pas sur la photosynthèse, mais sur l’énergie chimique. Une vie qui n’aurait besoin ni de ciel bleu, ni de plage ensoleillée.

C’est tout l’enjeu des grandes missions actuellement en route vers Jupiter. Une sonde européenne file en ce moment à travers l’espace pour aller ausculter ces lunes glacées, avec l’ambition de devenir le premier engin à se mettre en orbite autour d’une lune du système solaire externe. Elle mesurera avec une précision inédite la rotation, les librations et la gravité de Ganymède, pour confirmer l’existence de son océan et sonder ses profondeurs. Une mission américaine, elle, se concentrera sur Europe. Ensemble, elles pourraient répondre à l’une des plus vieilles questions de l’humanité.

Alors, faut-il tourner le dos à Mars ? Certainement pas. Mais il serait bien naïf de croire que la vie, si elle existe ailleurs, nous attend forcément sur un sol rougeâtre et aride. Peut-être se cache-t-elle plutôt dans le noir absolu d’un océan lointain, sous des kilomètres de glace. Et si la plus belle découverte de notre siècle se jouait finalement autour de Jupiter, à des années-lumière de nos idées reçues ?