Dans une petite commune de l’Isère, des maisons continuent de tenir debout, portes closes et volets figés, alors qu’aucune lumière ne s’allume à la tombée du soir. Ce village n’a pas été frappé par un exode classique ni par une catastrophe naturelle : il a tout simplement été racheté, presque intégralement, par un géant industriel français au début des années 70. Derrière ce décor étrangement suspendu se dissimule l’une des aventures technologiques les plus ambitieuses et les plus controversées de l’histoire énergétique de notre pays. Un colosse de béton et d’acier y fut érigé, promettant de révolutionner la production d’électricité. Aujourd’hui encore, il occupe des équipes entières, non pas pour tourner à plein régime, mais pour être patiemment démonté, pièce après pièce. Plongée dans l’histoire méconnue de Superphénix.
Quand EDF rachète un village entier pour poser un géant nucléaire
Tout commence à Creys-Malville, sur la commune de Creys-Mépieu, dans l’Isère. Pour installer un réacteur hors norme, il fallait de l’espace, beaucoup d’espace, et surtout un site parfaitement maîtrisé. EDF acquiert alors une grande partie des terrains et des habitations du secteur. Les maisons ne sont pas rasées, elles restent là, comme des témoins muets. Mais peu à peu, la vie quotidienne s’en retire. Le soir, plus personne ne rentre y dormir, plus aucune cuisine ne fume, plus aucune fenêtre ne s’éclaire.
Ce paysage figé n’a rien d’un hasard. Il correspond à une logique industrielle implacable : sécuriser un périmètre pour y bâtir un projet unique au monde. En 1976, les travaux démarrent. Ce ne sera pas une centrale comme les autres, mais un pari technologique d’une ambition démesurée, pensé pour placer la France à l’avant-garde du nucléaire.
Superphénix, le pari fou d’un réacteur qui devait produire son propre carburant
Le nom lui-même a des allures de légende. Superphénix était un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium, doté d’une capacité impressionnante de 1 240 MWe. Sa particularité tenait dans un principe presque magique aux yeux du grand public : il s’agissait d’un surgénérateur, c’est-à-dire une machine capable, en théorie, de produire davantage de matière fissile qu’elle n’en consommait. Imaginez une cheminée qui, en brûlant, fabriquerait plus de bois qu’elle n’en avale : c’est cette promesse fascinante qui portait le projet.
Il ne s’agissait pas d’un simple prototype de laboratoire. Superphénix était le premier réacteur de la filière RNR construit à l’échelle industrielle, et il reste à ce jour le plus grand réacteur à neutrons rapides jamais bâti dans le monde. L’aventure était aussi européenne : ce projet tripartite réunissait EDF, l’italien Enel et l’allemand SBK au sein d’une entité commune baptisée NERSA. Après une décennie de chantier, le premier couplage au réseau intervient en janvier 1986. Le rêve semblait enfin prendre forme.
1997 : l’arrêt brutal qui a laissé un colosse à l’agonie
Mais le conte de fées technologique tourne court. Superphénix cumule les difficultés, entre problèmes techniques inhérents à un projet de toute première génération et blocages administratifs à répétition. Le bilan est saisissant : le réacteur n’a affiché qu’un facteur d’exploitation de 14,4 %, un chiffre extrêmement faible. Fait notable, la majeure partie de ses arrêts n’était pas due à des pannes, mais bel et bien à des procédures administratives.
La décision tombe finalement en 1997-1998 : le gouvernement Jospin ordonne l’arrêt définitif. Après seulement une poignée d’années d’existence réelle, ce joyau annoncé comme l’avenir de l’énergie se retrouve stoppé net. Le géant s’éteint, mais son histoire est loin d’être terminée. Car arrêter un réacteur de cette envergure ne signifie pas fermer une porte : c’est ouvrir un tout autre chantier, bien plus long encore.
Des maisons debout, un chantier sans fin : ce qu’il reste de Creys-Malville aujourd’hui
Depuis son arrêt, Superphénix a changé de statut de manière spectaculaire. De plus grand réacteur à neutrons rapides au monde, il est devenu le plus grand réacteur en cours de démantèlement au monde. Un titre qui en dit long sur la complexité de l’opération. En 2018, l’autorité de sûreté a autorisé l’engagement de la deuxième étape du démantèlement, consistant à ouvrir la cuve du réacteur pour en démonter les équipements internes.
Le travail avance, méticuleux et délicat. En 2025, les équipes ont notamment démantelé le petit bouchon tournant de la cuve et transféré le sommier, une pièce massive, activée et particulièrement irradiante, vers un atelier de découpe téléopéré. Manipuler de tels éléments à distance, à l’abri des regards et des radiations, illustre à quel point ce chantier tient de la haute précision. La fin des opérations est attendue vers 2030, avec en dernier lieu l’assainissement des structures en béton et le déclassement du site, qui restera néanmoins la propriété d’EDF.
Voilà pourquoi ces maisons demeurent debout sans que personne n’y rentre le soir : elles appartiennent au décor d’une épopée industrielle unique, celle d’un réacteur qui devait révolutionner l’énergie et qui finit sa vie en pièces détachées. Entre prouesse d’ingénierie et échec économique, entre rêve européen et village fantôme, Superphénix interroge notre rapport aux grands paris technologiques. Et si l’on devait aujourd’hui relancer un projet aussi audacieux, saurions-nous accepter qu’il faille parfois plusieurs décennies pour simplement le défaire ?
