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Sous les décombres d’une villa romaine de l’île de Wight gisaient des ossements entaillés au couteau que personne n’avait jamais expliqués

Sous les décombres d'une villa romaine de l'île de Wight gisaient des ossements entaillés au couteau que personne n'avait ...

Des ossements humains lacérés à l’arme blanche, retrouvés éparpillés dans les ruines d’une somptueuse villa romaine sur l’île de Wight, viennent enfin de trouver un début d’explication. Une étude publiée dans la revue Britannia avance qu’ils pourraient être les derniers témoins d’un massacre survenu lors d’une purge politique brutale, au IVe siècle de notre ère. La découverte de ces restes humains n’a rien de nouveau : ils sont mis au jour à la villa romaine de Brading depuis sa redécouverte en 1880. Ce qui manquait, en revanche, c’était une datation précise, et donc un scénario cohérent.

Depuis plus d’un siècle, ces os intriguaient sans que personne ne parvienne à les replacer dans une chronologie claire. Ce qui est resté un mystère, c’est leur âge, mais de nouvelles datations au radiocarbone et quelques pièces de monnaie suggèrent une courte fenêtre temporelle durant laquelle les habitants de la villa sont morts de façon mystérieuse. Le plus troublant, ce n’est pas tant l’existence de ces os que leur emplacement. « L’aspect le plus dérangeant, ce sont les os dispersés à l’intérieur même de la villa », explique Michael Fulford, professeur d’archéologie à l’université de Reading, auteur de l’étude, qui s’interroge : « Comment se sont-ils retrouvés là, mélangés aux détritus domestiques romains ? Les personnes qui les ont apportés savaient-elles ce qu’elles avaient trouvé ? »

À retenir

  • Des ossements humains portant des traces de couteau gisent depuis 140 ans dans les ruines d’une villa romaine célèbre
  • Des datations au radiocarbone et des pièces de monnaie manquantes désignent précisément les années 330-348 après J.-C.
  • L’hypothèse d’une purge politique impériale brutale prend forme, mais d’autres mystères subsistent

Une villa célèbre pour ses mosaïques, pas pour ses cadavres

La villa de Brading, fouillée pour la première fois en 1880 et 1881, est devenue célèbre pour ses mosaïques colorées, notamment des scènes représentant Bacchus et Méduse. Un site touristique apprécié, où l’on vient admirer le raffinement de la vie romaine en Bretagne insulaire plutôt que d’y chercher des scènes de violence. Mais lors de ces fouilles, les ouvriers ont aussi mis au jour des ossements humains éparpillés dans plusieurs pièces. À l’époque, ces restes n’ont reçu que peu d’attention et leur emplacement exact a été mal consigné.

Les campagnes suivantes n’ont fait qu’épaissir le mystère. Des fouilles ultérieures menées dans les années 1990 et 2000 ont révélé d’autres restes humains, à l’intérieur comme à l’extérieur de la villa. La collection d’ossements conservée aujourd’hui comprend les restes d’au moins quatre adultes, ainsi qu’un adolescent et deux ossements néonataux. Un détail glace particulièrement les archéologues : l’une des découvertes les plus frappantes provient d’un puits situé sous l’aile nord de la villa, où les restes d’un adolescent ont été retrouvés aux côtés des ossements de trois jeunes chiens.

Des marques de couteau sur les os, des morsures d’animaux

L’examen scientifique des ossements a livré des détails glaçants. Certains portaient des traces de coupures, tandis que d’autres avaient été rongés. Sur le fémur d’un adulte, par exemple, on relève une trace de morsure animale, mais aussi de fines marques de coupe au niveau du cou de l’os. Une même pièce présentant à la fois des traces de dents et de lame, difficile d’y voir une simple coïncidence. Une marque de coupe a également été observée sur l’une des côtes de l’adolescent retrouvé dans le puits.

Pour tenter de dater cette hécatombe, les chercheurs ont eu recours à la datation au radiocarbone. Cinq os ont été envoyés à l’université de Glasgow ; l’un n’a donné aucun résultat exploitable, mais les quatre autres dates ont dessiné un même schéma, pointant toutes vers un événement unique, ou du moins un ensemble d’événements survenus les uns après les autres, entre 220 et 410 après J.-C. Une fourchette large, certes, mais l’analyse statistique resserre encore le tir : les os datés pourraient appartenir à un seul événement, ou à plusieurs événements survenus sur une courte période, vraisemblablement entre 250 et 400 après J.-C.

C’est là qu’intervient un indice inattendu, venu non pas des os, mais du portefeuille des habitants de la villa. Quatre-vingt-dix pièces romaines collectées sur le site depuis les premières fouilles révèlent un curieux vide, situé entre 330 et 348 après J.-C., une interruption qui ne se retrouve pas sur la plupart des autres sites romano-britanniques mais qui coïncide avec la mort simultanée des occupants de la villa. À cette période précise, plus personne ne perd de pièces dans la villa, plus personne n’y vit, ou plus personne n’y vit normalement.

Une purge impériale jusque dans la campagne anglaise

Pourquoi une villa rurale, isolée sur une île tranquille, aurait-elle subi une telle violence ? Les historiens pointent un épisode bien documenté de terreur politique dans la Bretagne romaine : les suites de la défaite et du suicide de l’usurpateur Magnence en 353, après quoi l’empereur Constance II, une fois sa victoire assurée, envoya son agent Paul traquer les partisans réels ou soupçonnés de Magnence. L’historien romain Ammien Marcellin a consigné les conséquences brutales de cette chasse : arrestations, tortures, exécutions et confiscations de biens. Une répression dont l’ampleur, relatée par les textes antiques, colle étrangement bien avec ce que révèlent aujourd’hui les fouilles de Brading.

Reste que les chercheurs se gardent de trancher définitivement. Les auteurs de l’étude ne prétendent pas pouvoir prouver la cause du décès : la violence, une maladie soudaine ou une épidémie peuvent toutes laisser peu, voire aucune trace sur le squelette. Ce qui fait pencher la balance vers l’hypothèse violente, c’est l’accumulation d’indices convergents plutôt qu’une preuve unique et définitive : le profil monétaire inhabituel, les marques de coupe, les os dispersés et le contexte politique plus large rendent plausible un épisode violent.

D’autres pistes n’ont pas été totalement écartées, notamment celle d’un raid venu de la mer. Compte tenu de sa proximité avec l’estuaire et le port actuel de Bembridge, la villa aurait été vulnérable à une attaque venue du large, la piraterie étant devenue un problème majeur dans la Manche à la fin du IIIe siècle, au point que l’empereur Carausius fut chargé d’y remédier vers 285. Ce qui est certain, c’est que la villa n’a pas disparu du jour au lendemain : si l’événement du milieu du IVe siècle est confirmé, elle aurait été temporairement abandonnée avant d’être réoccupée sous une forme différente, la perte de pièces reprenant ensuite, signe d’une reprise partielle. De quoi rappeler qu’un sol de mosaïque, aussi raffiné soit-il, peut receler une histoire nettement moins policée que celle qu’il donne à voir aux visiteurs d’aujourd’hui.