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Dans un salon de Washington vivait depuis 1942 un écureuil à 100 robes que 30 000 Américains suivaient comme une star

Précision utile avant de plonger dans cette histoire : elle s’est déroulée il y a plus de huit décennies, mais elle n’a rien perdu de son charme suranné. En pleine Seconde Guerre mondiale, alors que les États-Unis vivaient sous la tension de l’effort de guerre et suivaient chaque bulletin d’information avec angoisse, un petit animal improbable a réussi à captiver tout un pays. Pas un héros militaire, pas une vedette de cinéma, mais un écureuil gris, vêtu de robes en soie et de petits chapeaux assortis, qui vivait comme une véritable star dans un salon de Washington. Son nom : Tommy Tucker. Son histoire, aussi loufoque qu’attendrissante, révèle beaucoup de la manière dont l’Amérique en guerre a eu besoin, elle aussi, d’un peu de légèreté et de tendresse pour tenir bon.

La rencontre improbable qui a changé le destin d’un écureuil

La rencontre improbable qui a changé le destin d'un écureuil
Tommy Tucker pose dans plusieurs de ses tenues faites main.
Crédit : © Domaine public

Tout commence quelques mois seulement après l’attaque de Pearl Harbor, dans le nord-ouest de Washington, D.C. Une petite fille se rend à l’école lorsqu’elle découvre un bébé écureuil, apparemment tombé d’un noyer. Émue par ce minuscule rongeur sans défense, elle le ramène chez elle, lui prépare du lait chaud et lui confectionne un nid douillet à l’aide d’un bonnet de laine rouge. Un geste anodin, presque banal pour une enfant de cette époque, mais qui allait pourtant marquer le début d’une aventure extraordinaire.

Peu de temps après cette découverte, la famille de la fillette doit déménager. Impossible d’emmener le petit animal avec elle : l’écureuil est alors confié à une voisine, une femme au foyer d’âge mûr nommée Zaidee Bullis. Ce simple transfert de garde allait tout changer, car Bullis n’avait pas l’intention de laisser ce rongeur mener une existence ordinaire.

Zaidee Bullis, la femme qui a transformé un rongeur en icône

Grâce à sa créativité, son patriotisme affiché et un goût prononcé pour l’excentricité, Zaidee Bullis va faire de Tommy Tucker bien plus qu’un simple animal de compagnie. Elle l’emmène partout avec elle, le portant sur son bras lors de ses sorties à l’épicerie, à la boulangerie ou chez le fleuriste. Rapidement, l’écureuil devient une figure familière du quartier, reconnu et attendu par les commerçants comme par les passants.

Ce qui aurait pu rester une simple anecdote de voisinage prend une tout autre dimension lorsque Tommy commence à multiplier les apparitions publiques. Il égaye les patients d’un hôpital pour enfants de la région et participe à des assemblées dans les écoles primaires. Une « autobiographie » dactylographiée, intitulée La véritable histoire de Tommy Tucker, aurait même été dictée par l’écureuil à sa « maîtresse », preuve que le personnage fascinait déjà bien au-delà de son quartier.

Une garde-robe à faire pâlir les stars : dans les secrets du dressing de Tommy Tucker

Ce qui distingue véritablement Tommy Tucker de ses congénères des parcs de la capitale, c’est sa garde-robe absolument démesurée. Le magazine LIFE, qui lui consacre un reportage photo en 1944 signé de la photographe Nina Leen, décrit un animal disposant de plus de 100 tenues faites main, presque toutes accompagnées d’un chapeau assorti. Parmi ces créations, on retrouve un manteau et un chapeau pour aller au marché, une robe plissée en soie pour recevoir les invités, ou encore une robe estampillée Croix-Rouge pour ses visites à l’hôpital.

Un détail cocasse mérite d’être souligné : bien que Tommy soit un écureuil mâle, l’intégralité de sa garde-robe est composée de vêtements féminins. La raison est purement anatomique, comme le rappelle Amusing Planet : sa queue touffue l’empêchait tout simplement d’enfiler un pantalon. Les rédacteurs de LIFE eux-mêmes n’avaient pas manqué d’en sourire à l’époque. Ce détail vestimentaire, aussi anecdotique soit-il, illustre bien l’attention méticuleuse que Zaidee Bullis portait à son protégé, chaque tenue étant pensée pour une occasion précise, un peu à la manière d’une garde-robe de mondaine.

De l’hôpital pour enfants à la célébrité nationale : le phénomène Tommy Tucker

À la mi-1940, Tommy Tucker comptait déjà 30 000 membres dans son fan-club officiel, un chiffre impressionnant pour un simple écureuil de compagnie. Cette popularité naissante attire logiquement l’attention du département du Trésor américain, alors en pleine campagne de vente de bons de guerre destinés à financer l’effort militaire. Un stand miniature, taillé à sa mesure, est spécialement construit pour lui, comme le rapporte le musée Smithsonian. Vêtu de satin rouge, blanc et bleu, Tommy pose fièrement derrière ce comptoir pour inciter les Américains, petits et grands, à acheter des obligations.

L’écureuil, autrefois simple vagabond des rues de Washington, sillonne désormais le pays en train et participe même à des émissions de radio nationales aux côtés du président Franklin Roosevelt en personne. Selon Popular Science, des équipages de bombardiers américains emportaient sa photographie lors de leurs missions, comme un porte-bonheur improvisé. Un fonctionnaire du Trésor lui écrivait alors que des lettres affluaient du monde entier, saluant son rôle inattendu dans le soutien moral du pays. Un chroniqueur du Washington Post ira même jusqu’à le qualifier, plus tard, d’écureuil le plus célèbre jamais venu de Washington, un titre entré dans l’histoire de la ville. Aujourd’hui, on peut voir sa dépouille sur rendez-vous aux Archives nationales du Smithsonian, où il est toujours vêtu d’une élégante robe en satin rose.

L’histoire de Tommy Tucker dépasse largement le simple fait divers amusant. Elle raconte comment, en temps de crise, une nation entière a pu se raccrocher à une figure aussi inattendue qu’un écureuil en robe de satin pour retrouver un peu de légèreté et d’espoir. Entre les tenues faites main, les tournées à travers le pays et les lettres de soldats émus, ce petit animal est devenu, malgré lui, le symbole d’une Amérique qui cherchait, coûte que coûte, à croire en des jours meilleurs. Une leçon d’histoire aussi surprenante qu’attachante, qui donne presque envie de ressortir l’aiguille et le fil pour habiller le prochain écureuil du jardin.