Imaginez des avenues à huit voies, larges comme des Champs-Élysées, totalement désertes. Des tours de bureaux étincelantes le soir, éclairées par des néons, mais sans un seul bureau occupé derrière les vitres. Une place publique immense, pensée pour accueillir des foules, où seul le vent du désert de Mongolie-Intérieure fait tourbillonner la poussière. Ce tableau n’est pas tiré d’un film post-apocalyptique, mais bien d’une ville réelle, construite de toutes pièces par la Chine au tournant des années 2000. Pendant quinze ans, Kangbashi a incarné à elle seule le fantasme et le vertige de l’urbanisation chinoise à marche forcée. Comment expliquer qu’un pays ait pu ériger une cité entière pour un million d’habitants, avant de la voir rester quasiment vide pendant plus d’une décennie ? Et surtout, que reste-t-il aujourd’hui de ce pari urbanistique hors normes ?
Le rêve fou d’une mégapole surgie du sable
Tout commence dans la préfecture d’Ordos, en Mongolie-Intérieure, une région alors portée par un boom économique spectaculaire lié à l’exploitation du charbon. Les autorités locales, gonflées par des revenus considérables issus des mines, décident de se doter d’une nouvelle vitrine urbaine à la hauteur de leurs ambitions. C’est ainsi que naît le quartier de Kangbashi, conçu dès le départ pour accueillir jusqu’à un million d’habitants. Le projet ne fait pas dans la demi-mesure : larges boulevards, immeubles administratifs monumentaux, infrastructures culturelles dignes des plus grandes capitales mondiales. Tout est pensé en très grand, comme si la croissance industrielle allait, mécaniquement, remplir chaque appartement et chaque bureau.
L’architecture de Kangbashi se veut d’ailleurs à elle seule un manifeste. On y trouve un opéra en forme de coiffe traditionnelle mongole, une bibliothèque dont la silhouette évoque des livres inclinés les uns contre les autres, ou encore un musée directement inspiré de la forme d’un bloc de charbon, en hommage à la ressource qui a financé toute l’opération. En 2008, l’artiste Ai Weiwei coordonne même un projet de villas de luxe imaginé par une centaine d’architectes venus du monde entier. Sur le papier, Kangbashi ressemble à un condensé d’audace urbanistique. Dans la réalité, elle va surtout devenir le symbole d’un pari perdu.
Quinze ans de silence dans des tours flambant neuves
Une fois les grues parties et les façades achevées, la ville attend ses habitants. Mais ceux-ci ne viennent pas, ou très peu. Pendant plusieurs années, seuls quelques dizaines de milliers de personnes s’installent dans une cité prévue pour un million de résidents, laissant la grande majorité des immeubles totalement vides. Les rues restent silencieuses, les commerces peinent à ouvrir, et les tours d’habitation ressemblent à des coquilles vides plantées au milieu du désert. C’est cette atmosphère fantomatique qui vaut à Kangbashi son surnom devenu tristement célèbre : la plus grande ville fantôme du monde, un titre largement repris par la presse internationale à partir des années 2010.
Le symbole le plus frappant de ce surdimensionnement reste sans doute le stade olympique construit pour les Jeux sportifs des minorités ethniques chinoises. Dimensionné pour accueillir des foules considérables, il n’a quasiment plus été utilisé depuis cet événement, devenant une immense structure vide au cœur d’une ville tout aussi vide. Non loin de là, le Kangbashi Bridge, un pont suspendu de plus de mille mètres de long, enjambe des voies où circulent finalement très peu de véhicules. Cette démesure architecturale, censée anticiper une croissance fulgurante, s’est longtemps heurtée à une réalité bien plus modeste : celle d’une population qui n’a jamais suivi le rythme des promoteurs.
Les rouages économiques d’un fantasme immobilier
Pour comprendre pourquoi Kangbashi est restée si longtemps déserte, il faut regarder du côté du marché immobilier chinois plutôt que du seul urbanisme. Le prix de vente des logements y a longtemps été fixé à un niveau élevé, bien au-dessus des moyens des ménages locaux. Résultat : la demande n’est pas venue de futurs résidents cherchant un toit, mais principalement d’investisseurs spéculant sur une future hausse de valeur. On achetait des appartements à Kangbashi comme on achète des actions en Bourse, sans jamais avoir l’intention de s’y installer réellement.
Ce mécanisme n’a rien d’anecdotique : il reflète un phénomène bien plus large observé dans plusieurs régions de Chine au cours des années 2000. Portées par l’exploitation intensive de ressources naturelles et par une croissance industrielle jugée quasiment illimitée, de nombreuses villes ont été bâties en anticipant un afflux de population qui, dans les faits, n’a jamais atteint le rythme espéré. Kangbashi devient alors un cas d’école, souvent cité pour illustrer les excès d’une urbanisation pensée davantage pour séduire les investisseurs que pour répondre à un besoin réel de logement.
Kangbashi aujourd’hui : mirage ou renaissance urbaine
La suite de l’histoire est cependant loin d’être totalement pessimiste. Depuis le milieu des années 2010, la ville connaît un lent mais réel repeuplement. L’arrivée progressive d’écoles et d’universités a joué un rôle déterminant en attirant étudiants, enseignants et familles, redonnant peu à peu vie à des quartiers longtemps figés. Selon certaines estimations datant de 2018, la population urbaine de Kangbashi aurait ainsi atteint environ 200 000 habitants, un chiffre encore très loin du million initialement prévu, mais qui marque une évolution notable par rapport aux années les plus creuses.
Aujourd’hui, Kangbashi continue d’osciller entre deux images. D’un côté, celle d’un décor urbain figé, presque irréel, hérité d’un projet trop grand pour son époque. De l’autre, celle d’une ville qui trouve doucement sa place, portée par une population estudiantine et de nouveaux services qui s’y installent progressivement. Le pont suspendu, l’opéra en forme de coiffe mongole et le stade olympique, eux, demeurent comme les vestiges spectaculaires d’un rêve urbain né dans le sillage du charbon, à une époque où l’on croyait que la croissance ne s’arrêterait jamais.
L’histoire de Kangbashi rappelle ainsi qu’une ville ne se décrète pas uniquement sur des plans d’architecte ou des projections de croissance : elle se construit aussi, et surtout, à travers ceux qui choisissent d’y vivre. Reste à savoir si, dans les années à venir, cette cité née du désert finira par se rapprocher un peu plus de l’ambition démesurée qui l’a vue naître, ou si elle restera durablement le symbole d’un urbanisme qui a voulu aller plus vite que la réalité.
