Six squelettes. Cent vingt-neuf disparus. Après plus d’un siècle et demi de silence, l’un des plus grands mystères de l’exploration polaire britannique vient de céder un peu plus de terrain grâce à un outil que les marins du XIXe siècle n’auraient jamais pu imaginer : l’ADN de leurs propres descendants.
Une équipe de recherche basée à l’université de Waterloo et à l’université Lakehead, en Ontario, a réussi à identifier les restes de trois nouveaux membres de l’équipage du HMS Erebus ainsi que le seul marin du HMS Terror confirmé par analyse génétique à ce jour. Concrètement, trois hommes retrouvent enfin un nom : William Orren, matelot de première classe, David Young, garçon de première classe, et John Bridgens, valet des officiers subalternes. Un quatrième, dont l’identité restait discutée depuis plus d’un siècle, ferme un dossier vieux de 166 ans.
À retenir
- Comment l’ADN de descendants modernes perce un mystère maritime vieux de presque deux siècles
- Six squelettes retrouvés dans l’Arctique : trois nouveaux noms révélés par la génétique
- Un journaliste de la BBC découvre inopinément qu’il descend d’un marin de l’expédition Franklin
Erebus Bay, le théâtre d’une agonie collective
Les restes de ces trois marins ont été retrouvés à Erebus Bay, une zone archéologique clé sur la côte sud-ouest de l’île King William. Ce lieu n’a rien d’anodin : Erebus Bay occupe une place centrale dans les recherches sur l’expédition Franklin car plusieurs sites majeurs y sont situés, notamment les fameux « boat places », où les hommes ont laissé des embarcations montées sur traîneaux ainsi que des effets personnels. Les archéologues estiment qu’au moins une vingtaine de membres de l’équipage sont morts à cet endroit précis, lors de leur tentative désespérée de fuite à pied.
Le quatrième homme, lui, a été retrouvé loin de ce théâtre principal. Le seul marin du HMS Terror identifié avec certitude par analyse ADN a été trouvé à 130 kilomètres de là. Il s’agit de Harry Peglar, capitaine de la grand-hune sur le Terror. Pendant plus d’un siècle, des documents retrouvés près de son squelette avaient semé la confusion sur son identité , jusqu’à ce que la génétique tranche définitivement la question.
Comment l’ADN a percé un mystère vieux de 180 ans
La méthode tient presque de l’enquête policière moderne appliquée à l’archéologie polaire. Stephen Fratpietro, co-auteur de l’étude à l’université Lakehead, a extrait l’ADN des échantillons archéologiques et l’a comparé à l’ADN mitochondrial et à l’ADN du chromosome Y de descendants vivants. Le résultat ? Sans ambiguïté. Les comparaisons pour les trois marins ont produit des correspondances exactes, avec une distance génétique de zéro entre les échantillons archéologiques et l’ADN des descendants, ce qui confirme un ancêtre commun maternel ou paternel.
Ce travail ne sort pas de nulle part. Le programme a débuté en 2013 et a produit des résultats de façon progressive, à mesure que les chercheurs retraçaient les lignées familiales et collectaient des échantillons. Deux identifications l’avaient précédé : en 2021, l’équipe avait utilisé l’ADN d’un descendant pour identifier John Gregory, ingénieur du HMS Erebus, puis en 2024, une nouvelle correspondance avait révélé James Fitzjames, capitaine de l’Erebus, dont le corps avait été soumis au cannibalisme. Avec ces quatre nouveaux noms, le compteur grimpe à six marins formellement identifiés sur les 129 hommes partis en 1845.
Des morts très différentes selon les hommes
Le détail qui change tout dans cette affaire, c’est justement l’absence de ce qu’on avait redouté. Les restes de ces sailors récemment identifiés ne montrent aucune trace de cannibalisme, contrairement à ceux du capitaine Fitzjames. Sur les six hommes identifiés au total, seuls les os de James Fitzjames présentaient les marques de coupe caractéristiques suggérant que sa chair avait été détachée de son corps après sa mort et consommée par des hommes de plus en plus désespérés. le sort funeste attribué à l’expédition entière ne s’est pas appliqué de façon uniforme, loin de là. Certains sont morts d’épuisement, de scorbut ou de froid, sans que leurs camarades survivants n’aient eu à recourir à des mesures extrêmes sur leurs dépouilles.
Pour Douglas Stenton, professeur adjoint d’anthropologie à Waterloo et auteur principal de l’étude, chaque nouvelle identification est une pièce supplémentaire d’un puzzle bien plus vaste. « Nous essayons d’ajouter davantage de pièces au puzzle, le côté génétique, puisque cela n’avait jamais été fait auparavant. C’est en train d’ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’expédition Franklin », a-t-il expliqué. Un chapitre qui, selon lui, est en train d’être écrit par les familles des hommes qui ne sont jamais revenus.
Quand un journaliste de la BBC découvre ses ancêtres
L’histoire prend une tournure presque romanesque avec la découverte concernant John Bridgens. Les recherches de l’équipe ont révélé que Rich Preston, journaliste à la BBC News, est un descendant de John Bridgens. Lui-même a longtemps travaillé sur une émission de généalogie sans se douter qu’il portait dans son propre sang la trace de cette tragédie arctique. « J’ai été tellement intrigué quand le Dr Stenton m’a contacté pour la première fois pour me parler de son travail et me demander si j’accepterais de fournir un échantillon d’ADN », a raconté Preston. « Ce fut une immense surprise d’apprendre que mon ADN correspondait à celui d’un des marins de l’expédition Franklin, condamnée à l’échec ».
Ce genre de témoignage illustre bien pourquoi les chercheurs insistent tant sur la mobilisation des familles. Pour les descendants vivants, ces découvertes apportent des détails jusqu’alors inaccessibles sur les circonstances et les lieux du décès de leurs proches, ainsi que sur l’identité de certains des compagnons morts à leurs côtés, a souligné Stenton. Une reconstruction faciale forensique du jeune David Young, réalisée par l’artiste Diana Trepkov, donne même un visage à ce garçon mort loin de chez lui, à peine sorti de l’adolescence.
Un puzzle encore loin d’être complet
Cent vingt-trois marins restent anonymes. C’est le chiffre qui remet les choses en perspective : six identifications en quinze ans de programme, face à un naufrage collectif qui a englouti l’intégralité de l’équipage sans exception. Les chercheurs encouragent d’ailleurs les autres descendants de l’expédition Franklin à les contacter, pour vérifier si leur ADN pourrait permettre d’identifier d’autres individus. Chaque nouveau prélèvement salivaire, chaque arbre généalogique reconstitué depuis un salon britannique ou canadien, peut potentiellement redonner un nom à un tas d’ossements retrouvé dans la toundra il y a parfois plus d’un siècle. La science généalogique, née pour retrouver des cousins éloignés sur internet, est ainsi devenue l’outil le plus efficace pour clore l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire maritime britannique.
Sources : uwaterloo.ca | cbsnews.com


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