Et si le plus grand bâtiment en bois d’Europe se trouvait à quelques encablures d’Istanbul, invisible aux yeux de la plupart des touristes ? C’est la question qui m’a traversé l’esprit alors que je fuyais, en pleine canicule stambouliote, la chaleur suffocante du Bosphore. Direction les îles des Princes, cet archipel où les habitants d’Istanbul viennent respirer depuis des générations. Je pensais simplement troquer le bitume brûlant contre une brise marine. Je ne m’attendais pas à tomber sur un géant de bois noirci par le temps, dressé au sommet de Büyükada comme un secret que la forêt aurait tenté d’engloutir.
- Sur l'île de Büyükada, se dresse le plus grand bâtiment en bois d'Europe, construit en 1898 par Alexander Vallaury pour être un hôtel-casino de luxe destiné aux voyageurs de l'Orient Express.
- Le sultan Abdul Hamid II ayant refusé la licence d'exploitation, Eleni Zarifi racheta l'édifice et en fit don au Patriarcat œcuménique, qui le transforma en orphelinat accueillant 5 800 enfants grecs orthodoxes de 1903 à 1964.
- Fermé en 1964 pour raisons politiques, confisqué par l'État turc en 1997 puis restitué au Patriarcat en 2010, le bâtiment est aujourd'hui gravement dégradé et classé parmi les sites du patrimoine européen les plus menacés depuis 2018.
La traversée qui devait juste me rafraîchir
Le ferry qui relie les quais d’Istanbul à Büyükada offre déjà, à lui seul, une parenthèse hors du temps. Loin du bruit et de l’agitation de la ville, l’île respire un calme différent, entre pins parfumés et ruelles paisibles. En cette période où la chaleur pèse sur la ville, l’endroit attire ceux qui cherchent un peu de fraîcheur sans quitter la région. Mais c’est en grimpant vers les hauteurs boisées, sur l’un de ces sentiers escarpés qui serpentent entre les arbres, qu’une silhouette est apparue entre les branches : massive, sombre, presque irréelle. Un bâtiment démesuré, aux allures de château fantôme, semblait surgir tout droit d’un autre siècle.
Difficile de deviner, au premier regard, qu’il s’agissait là du plus grand bâtiment en bois d’Europe, et du deuxième au monde. Aucune pancarte n’annonçait vraiment ce que cachaient ces murs. Il a fallu se rapprocher, observer les fenêtres condamnées et les balcons rongés par l’humidité, pour comprendre que cette structure imposante n’était pas une simple ruine oubliée, mais le témoin silencieux d’une histoire à la fois flamboyante et douloureuse.
Un palace refusé par un sultan, sauvé par une femme
Ce colosse de bois n’a pas toujours eu vocation à abriter des enfants. Il fut érigé en 1898 par l’architecte franco-ottoman Alexander Vallaury, pour le compte de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, celle-là même qui exploitait le mythique Orient Express. L’ambition était claire : bâtir un hôtel de luxe et un casino cinq étoiles destinés aux voyageurs européens fortunés de la Belle Époque, en quête d’exotisme et de jeux d’argent au bord du Bosphore.
Mais le projet s’est heurté à un obstacle inattendu : le sultan ottoman Abdul Hamid II refusa la licence d’exploitation, jugeant les jeux d’argent immoraux. Le palace, à peine achevé, se retrouva donc sans destination. C’est une femme, Eleni Zarifi, épouse d’un banquier grec, qui racheta le bâtiment avant d’en faire don au Patriarcat œcuménique de Constantinople. Un geste qui allait, sans le savoir, réorienter tout le destin de cet édifice pensé pour le luxe et l’insouciance.
Cinq mille huit cents enfants ont grandi entre ces murs de bois
Le palace déchu devint alors un orphelinat, connu sous le nom de Prinkipo Orphanage, ou Rum Orphanage. De 1903 à 1964, environ 5 800 enfants grecs orthodoxes, issus de la minorité chrétienne d’Istanbul, y ont grandi, joué, appris à lire entre ces boiseries qui devaient à l’origine accueillir des touristes en habits de soirée. Un basculement presque vertigineux : les salons pensés pour la roulette et le champagne se sont transformés en dortoirs, en salles de classe, en réfectoires.
Cette histoire s’est arrêtée brutalement en 1964, lorsque les tensions politiques entre la Turquie et la Grèce, cristallisées autour de la question chypriote, ont conduit à la fermeture forcée de l’établissement. Du jour au lendemain, ce refuge pour enfants sans famille est devenu un bâtiment vide, livré au silence et à l’humidité de l’île.
Ce que ce colosse abandonné raconte encore aujourd’hui
Depuis, l’histoire administrative du bâtiment est presque aussi mouvementée que celle de ses habitants. La propriété fut confisquée par l’État turc en 1997, avant d’être restituée au Patriarcat œcuménique en 2010, à la suite d’une décision de justice. Une victoire juridique, certes, mais une victoire amère : le bâtiment, avec ses proportions vertigineuses réparties sur six étages, est aujourd’hui gravement dégradé après un demi-siècle d’abandon quasi total.
En 2018, Europa Nostra et la Banque européenne d’investissement l’ont classé parmi les sept sites du patrimoine culturel les plus menacés d’Europe. Le Patriarcat souhaite le restaurer, mais le manque de fonds et les tensions persistantes entre la Grèce et la Turquie, notamment autour de la protection du patrimoine byzantin et grec à Istanbul, continuent de retarder les travaux. En grimpant ce sentier, sans le savoir, c’est cette mémoire fragile, faite de luxe refusé, d’enfance recueillie et d’abandon institutionnel, que j’ai croisée entre les pins de Büyükada.
Il y a quelque chose de troublant à se tenir devant un bâtiment de cette ampleur, pensé pour l’apparat et devenu le refuge de milliers d’enfants, avant de sombrer dans l’oubli administratif. Ce géant de bois, à la fois palace manqué, sanctuaire d’enfance et symbole diplomatique, continue de se dresser sur son île, comme s’il attendait qu’on décide enfin de son avenir. Alors, la prochaine fois que la chaleur d’Istanbul vous poussera vers le ferry des îles des Princes, prendrez-vous, vous aussi, le temps de grimper jusqu’à lui ?


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