Tout le monde connaît l’anecdote : la NASA aurait englouti des millions de dollars pour mettre au point un stylo capable d’écrire en apesanteur, pendant que les Soviétiques se contentaient d’un simple crayon. Cette histoire circule depuis des décennies, mais elle repose sur une confusion tenace entre argent public et pari privé. La réalité vient justement de refaire surface grâce à un objet ayant appartenu à Buzz Aldrin.
- Le Fisher Space Pen a été développé sur fonds entièrement privés par Paul Fisher, sans aucun financement de la NASA.
- La NASA s'est contentée d'acheter environ 400 stylos déjà terminés en 1967 pour quelques dollars pièce, et l'URSS en a commandé 100 en 1969 avec la même remise commerciale.
- Sur la Lune, Buzz Aldrin a utilisé un feutre Duro, et non un Fisher Space Pen, pour réparer le disjoncteur du module lunaire.
Une légende urbaine née dans la guerre froide spatiale
Cette histoire du stylo hors de prix fait partie de ces anecdotes qui traversent les générations sans jamais être vérifiées. On la raconte comme on raconterait une blague bien rodée : d’un côté une agence américaine dépensière, de l’autre des cosmonautes soviétiques pragmatiques armés d’un crayon de bois. Le problème, c’est que cette opposition caricaturale ne colle pas vraiment à ce qui s’est réellement passé dans les coulisses des deux programmes spatiaux.
Le sujet est d’ailleurs revenu sur le devant de la scène grâce à une vente organisée chez Sotheby’s à New York, où un feutre de marque Duro Rocket et un disjoncteur cassé, tous deux issus de la collection personnelle de Buzz Aldrin, ont trouvé preneur pour 857 600 dollars. La maison de vente avait estimé le lot entre 800 000 et 1,2 million de dollars, et l’enchère s’est jouée entre cinq acheteurs visiblement décidés à mettre la main sur un fragment d’histoire lunaire.
Ces deux objets ne sont pas de simples souvenirs. Le disjoncteur concerné était celui du moteur d’ascension, surnommé Engine Arm, indispensable pour rallumer le moteur permettant de quitter la surface de la Lune en 1969. Aldrin a raconté avoir volontairement écarté tout objet métallique pour réarmer l’interrupteur cassé, par crainte de s’électrocuter puisque le circuit restait sous tension. Un feutre s’est révélé être la solution la plus sûre, bien loin de l’image du stylo spatial sophistiqué qu’on imagine généralement.
Paul Fisher, l’homme qui a parié seul sur son stylo anti-gravité
Avant de parler budget de la NASA, il faut d’abord parler de Paul C. Fisher, fondateur de la Fisher Pen Company. Convaincu qu’il existait un marché pour un stylo capable d’écrire dans n’importe quelle position, tête en bas comme en apesanteur, il a investi environ un million de dollars de sa poche pour développer son invention. Aucun financement de la NASA, aucune subvention du Congrès américain : c’est bien un pari entrepreneurial purement privé.
Le résultat de ce pari s’appelle l’AG7, pour Anti-Gravity, breveté en 1966. Le principe est assez élégant une fois qu’on le décortique : une cartouche pressurisée à l’azote pousse une encre dite thixotrope vers une bille en carbure de tungstène. Pour simplifier, imaginez un minuscule piston qui comprime l’encre depuis l’arrière, un peu comme on presserait un tube de dentifrice de l’intérieur, sans jamais avoir besoin de la gravité pour faire descendre le liquide vers la pointe.
Fisher n’aura pas vu son stylo devenir un symbole aussi durable de la conquête spatiale. Il est mort en 2006, à Boulder City, dans le Nevada, à l’âge de 93 ans. Son entreprise et lui ont finalement été intronisés au Space Technology Hall of Fame de la Space Foundation en 2021, une reconnaissance tardive mais méritée pour un objet devenu, bien malgré lui, l’un des symboles les plus mal compris de l’ère Apollo.
Quand la NASA achète sur catalogue au lieu de financer la recherche
Voici le cœur du malentendu : la NASA n’a jamais commandé le développement de ce stylo, elle s’est contentée de l’acheter une fois le produit terminé. Après une série de tests, l’agence a acquis environ 400 exemplaires en 1967, pour un prix unitaire de quelques dollars seulement. Loin des millions souvent évoqués, la facture ressemblait davantage à une commande de fournitures de bureau qu’à un programme de recherche et développement.
Pour comprendre pourquoi la NASA a sauté sur l’occasion, il faut se rappeler ce qui était utilisé auparavant : de simples crayons. Le problème, c’est que les pointes cassées produisaient une poussière de graphite susceptible de flotter librement dans l’habitacle et de venir perturber des équipements électriques sensibles. Le bois lui-même posait un risque d’inflammabilité, une inquiétude qui a pris une tout autre dimension après l’incendie tragique d’Apollo 1 en 1967, lequel a coûté la vie à trois astronautes.
Un détail vient d’ailleurs ajouter une couche d’ironie à toute cette histoire. Le stylo réellement utilisé par Aldrin sur la Lune pour réparer le disjoncteur n’était pas un Fisher Space Pen, mais un feutre de marque Duro. Cette confusion, longtemps répétée dans les médias, n’a été corrigée qu’après une remarque d’Aldrin lui-même. Autrement dit, même l’objet au cœur de la légende s’est trompé de héros pendant des années.
Les Soviétiques et leurs crayons gras : la vraie fausse rivalité technologique
L’autre partie de la légende veut que les Soviétiques, par simplicité ou par économie, se soient contentés de crayons pendant que les Américains dilapidaient l’argent public. Sauf que l’Union soviétique a fini par commander 100 stylos Fisher, accompagnés de 1 000 recharges, en 1969, pour équiper ses vols Soyouz. Les deux agences ont même bénéficié de la même remise de 40 % pour un achat en gros, preuve que la logique commerciale l’emportait largement sur la rivalité idéologique.
Avant cet achat, les cosmonautes soviétiques utilisaient effectivement des crayons gras, une solution plus robuste que le crayon de bois classique mais qui n’échappait pas totalement aux inconvénients liés aux résidus solides dans un habitacle pressurisé. Le Space Pen a été développé sur fonds privés puis adopté par la NASA, tandis que les astronautes soviétiques utilisaient aussi des crayons gras, avant de se tourner eux aussi vers la même solution américaine une fois son efficacité démontrée.
Ce qui ressemble à une rivalité technologique entre deux blocs n’était finalement qu’une convergence logique face à un même problème d’ingénierie. Les deux programmes cherchaient un instrument d’écriture fiable, sans danger pour l’équipage ni pour les équipements électroniques environnants. Que ce choix se soit porté sur un produit développé en dehors de tout cadre institutionnel en dit long sur la manière dont l’innovation s’est parfois frayée un chemin jusqu’à l’espace, loin des grands laboratoires publics.
Au final, l’histoire du stylo à plusieurs millions de dollars dit surtout quelque chose sur notre manière de raconter la conquête spatiale : on préfère souvent la caricature au détail technique. La vraie facture, elle, n’a jamais été payée par les contribuables américains mais par un entrepreneur convaincu de son idée, et la récente vente du feutre d’Aldrin rappelle à quel point les objets les plus modestes peuvent porter les histoires les plus riches.


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