En 1943, un ingénieur de General Electric ne cherchait absolument pas à inventer un jouet. James Wright tentait de produire un caoutchouc synthétique pour l’armée américaine, en pleine guerre mondiale. Le résultat de ses essais fut un échec industriel total, mais cette matière ratée allait devenir, des années plus tard, l’un des jouets les plus vendus au monde.

À retenir
  • En 1943, l'ingénieur James Wright cherchait à créer un caoutchouc synthétique pour l'armée américaine, en mélangeant de l'acide borique et de l'huile de silicone.
  • Le polymère obtenu rebondissait mais s'affaissait sous son propre poids, le rendant inutilisable pour l'industrie militaire.
  • Commercialisé dès 1950 sous le nom de Silly Putty par Peter Hodgson, il s'est vendu à plus de trois cents millions d'œufs depuis sa création.

1943 : la pénurie de caoutchouc qui pousse General Electric à innover

Pour comprendre pourquoi un laboratoire de General Electric s’est mis à mélanger de l’acide borique et de l’huile de silicone, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Le conflit mondial mobilise toutes les ressources stratégiques des États-Unis, et le caoutchouc naturel fait partie des matières les plus critiques. Les plantations d’hévéas d’Asie du Sud-Est, principale source d’approvisionnement, sont alors sous contrôle japonais, ce qui prive l’industrie américaine d’un composant indispensable à la fabrication des pneus, des joints et de nombreux équipements militaires.

Face à cette pénurie, le gouvernement américain pousse les grandes entreprises chimiques à chercher des alternatives synthétiques. C’est dans ce contexte que James Wright, ingénieur au sein du laboratoire General Electric de New Haven, dans le Connecticut, se lance dans une série d’expériences. Son objectif est clair : trouver un substitut viable au caoutchouc naturel, capable de résister aux mêmes contraintes mécaniques tout en étant produit à grande échelle sur le sol américain.

Il n’est d’ailleurs pas seul sur ce terrain. Earl Warrick, chercheur chez Dow Corning, travaille de son côté sur des combinaisons similaires d’acide borique et de silicone. La paternité exacte de la découverte reste aujourd’hui discutée, certains historiens penchant pour Warrick comme premier à avoir réalisé ce mélange particulier. Cette rivalité scientifique, presque anecdotique à l’époque, prendra une tout autre ampleur une fois le succès commercial au rendez-vous.

Une expérience ratée qui donne naissance à une matière improbable

Dans son laboratoire, James Wright multiplie les combinaisons de silicone et d’additifs chimiques. En ajoutant de l’acide borique à de l’huile de silicone, il obtient une pâte visqueuse au comportement pour le moins déroutant. Ce n’est ni un liquide classique, ni un solide stable : la substance s’étire, se déforme, colle légèrement, puis reprend une partie de sa forme initiale.

Très vite, Wright constate que ce polymère possède une propriété spectaculaire pour un matériau censé remplacer du caoutchouc : il rebondit. Mieux encore, il rebondit environ 25 % plus haut que le caoutchouc classique lorsqu’on le laisse tomber sur une surface dure. De quoi susciter la curiosité, mais aussi la perplexité des équipes de General Electric, qui ne savent pas vraiment quoi faire de cette découverte.

Du côté de Dow Corning, Earl Warrick et son collègue Rob Roy McGregor formalisent de leur côté les travaux sur ce type de polymère. Ils déposent un brevet intitulé Treating Dimethyl Silicone Polymer with Boric Oxide, accordé quelques années plus tard sous le numéro US 2 431 878. James Wright obtiendra lui aussi, un peu après-guerre, son propre brevet pour sa bouncing putty, sous le numéro US 2 541 851.

Un polymère fascinant mais jugé inutile pour l’effort de guerre

Malgré ses propriétés étonnantes, la pâte de Wright se révèle rapidement inadaptée aux usages militaires visés. Contrairement au caoutchouc, elle ne conserve pas durablement sa forme sous contrainte continue et finit par s’affaisser sous son propre poids si on la laisse reposer trop longtemps. Impossible donc d’en faire des pneus, des joints d’étanchéité ou des pièces mécaniques fiables.

C’est précisément cette instabilité qui rend la matière si particulière. Son ingrédient principal, le polydiméthylsiloxane, appartient à la famille des composés viscoélastiques. Concrètement, cela signifie que son comportement dépend du temps et de la température. Sur une durée longue, ou sous l’effet de la chaleur, il se comporte comme un fluide très visqueux qui s’écoule lentement. Mais sur un temps court, par exemple un choc brutal, il réagit comme un solide élastique qui rebondit ou se brise net si on l’étire trop vite.

Pour l’ingénieur qui cherchait un substitut robuste au caoutchouc, c’était un résultat frustrant. Pour la postérité, en revanche, c’était l’ingrédient parfait d’un jouet promis à un succès inattendu. En 1943, chez General Electric, personne ne pouvait imaginer que ce polymère sans intérêt militaire allait finir, des décennies plus tard, entre les mains de millions d’enfants partout dans le monde.

De l’oubli des laboratoires au jouet culte vendu par millions

Pendant plusieurs années, la pâte étrange de Wright reste cantonnée aux laboratoires et aux démonstrations amusées entre collègues. Son destin bascule lorsqu’elle arrive, à la fin des années 1940, chez Ruth Fallgatter, propriétaire d’un magasin de jouets baptisé The Block Shop, à New Haven. Vendue deux dollars, la bouncing putty dépasse les ventes de presque tous les autres jouets du catalogue, à l’exception notable d’une boîte de crayons Crayola à cinquante cents.

C’est Peter Hodgson, un homme d’affaires, qui perçoit le véritable potentiel commercial de cette matière. Il emprunte de l’argent pour racheter un lot de pâte directement au laboratoire General Electric, acquiert les droits de production, puis rebaptise le produit Silly Putty. Son idée la plus marquante reste cependant le conditionnement : il choisit de vendre la pâte en portions d’une once, enfermées dans de petits œufs en plastique colorés, lancés sur le marché pour la période de Pâques en 1950.

Le succès reste modeste jusqu’à ce qu’un court article paru dans le New Yorker à l’été 1950 change radicalement la donne. Les ventes explosent littéralement : des millions d’œufs s’écoulent en seulement un an, et le chiffre d’affaires annuel dépassera cinq millions de dollars dans les années 1970. La guerre de Corée, qui entraîne un rationnement du silicone en 1951, menace un temps la production, avant qu’une reprise s’organise l’année suivante.

Le Silly Putty connaît même une consécration inattendue dans l’espace : les astronautes de la mission Apollo 8 en emportent à bord pour fixer leurs outils en apesanteur, où elle se révèle étonnamment pratique. En 2009, on estimait que vingt mille œufs de Silly Putty se vendaient chaque jour, portant le total écoulé depuis 1950 à plus de trois cents millions d’œufs, soit environ quatre mille cent tonnes de pâte colorée. En 2001, le jouet obtient une reconnaissance officielle en intégrant le National Toy Hall of Fame, aux côtés d’autres classiques intemporels.

Cette trajectoire résume assez bien une certaine logique de l’innovation scientifique : en 1943, James Wright, ingénieur chez General Electric, cherchait un substitut synthétique au caoutchouc pour l’effort de guerre et obtenait accidentellement un polymère élastique jugé inutilisable militairement, commercialisé dès 1950 sous le nom de Silly Putty. L’histoire retient finalement moins l’échec industriel que la deuxième vie, totalement imprévue, de cette matière à la fois solide et liquide, née d’un besoin militaire et devenue l’un des jouets les plus emblématiques du vingtième siècle.