Un chimiste suisse voulait simplement empêcher les nappes de se tacher. Il a obtenu un film transparent inutilisable pour cet usage, qu’il a pourtant breveté. Des années plus tard, un vernis à la nitrocellulose a transformé ce raté textile en emballage vedette, pesant jusqu’à 10 % des ventes de DuPont.

À retenir
  • En 1908, Jacques Brandenberger invente par accident un film transparent, le Cellophane, en tentant de créer une nappe antitache.
  • En 1927, le chimiste William Hale Charch met au point un vernis à la nitrocellulose rendant le cellophane étanche à la vapeur d'eau, ce qui triple les ventes entre 1928 et 1930.
  • Le cellophane, qui pèsera jusqu'à 10 % des ventes de DuPont en 1938, décline face aux nouveaux plastiques et sa production cesse définitivement en 1986.

Il arrive que les plus belles trouvailles naissent d’un problème qu’on n’arrive pas à résoudre. L’histoire du cellophane en est un exemple presque caricatural, et c’est bien ce qui la rend passionnante. Un ingénieur textile cherchait une solution simple, il a buté sur un échec, puis cet échec a fini par devenir un matériau industriel majeur, utilisé aussi bien en cuisine que sur les champs de bataille.

Retraçons ce parcours étonnant, depuis le laboratoire textile jusqu’aux usines américaines, en passant par une découverte qui a mis des années à révéler tout son potentiel.

Une nappe imperméable qui tourne au fiasco textile

Au début du vingtième siècle, l’industrie textile cherche des solutions pour rendre les tissus plus résistants aux liquides et aux taches. C’est dans ce contexte que Jacques Edwin Brandenberger, chimiste et ingénieur textile suisse né en 1872, se penche sur un problème très concret, celui des nappes qui se tachent à la moindre éclaboussure.

Son idée de départ paraît pourtant pleine de bon sens. Il décide de pulvériser de la viscose, un dérivé de la cellulose connu pour ses propriétés imperméables, directement sur des pièces de tissu. L’objectif est simple, créer une couche protectrice qui laisserait glisser l’eau sans jamais pénétrer les fibres.

Le résultat ne tarde pas à décevoir. Le tissu enduit devient bien trop raide pour un usage domestique, perdant toute souplesse et tout confort. Pire encore, le film clair qui se forme à la surface se détache facilement du support textile, comme une pellicule indépendante qui refuse de rester collée à ce pour quoi elle a été conçue.

Brandenberger travaille alors pour la société Blanchisserie et Teinturerie de Thaon, un établissement industriel qui lui fournit le cadre nécessaire pour multiplier les essais. C’est dans cet environnement qu’il finit par abandonner son idée initiale de nappe antitache, constatant qu’elle ne fonctionne tout simplement pas sur le tissu.

Quand l’échec devient une pellicule transparente sans le savoir

Face à cet échec, beaucoup auraient rangé le projet au placard. Brandenberger, lui, change de regard sur sa découverte. Plutôt que de voir dans ce film qui se détache un défaut rédhibitoire, il commence à s’intéresser à cette fine pellicule transparente pour elle-même, indépendamment de son usage sur textile.

C’est en 1908 que l’invention prend officiellement forme. Ce film, fabriqué à partir de cellulose de bois, n’a plus grand-chose à voir avec son objectif de départ. Il devait servir à enduire le tissu pour le rendre résistant aux taches, mais c’est désormais sa transparence et sa souplesse propre qui intéressent son inventeur.

Il faut encore quatre années de travail pour que cette intuition débouche sur un véritable outil industriel. En 1912, Brandenberger met au point une machine capable de fabriquer ce film de façon régulière. Il lui donne un nom qui deviendra célèbre, Cellophane, mot-valise construit à partir de cellulose et de diaphane, en référence directe à sa transparence caractéristique. Le film est breveté l’année suivante.

Quelques années plus tard, l’invention traverse l’Atlantique sur le plan administratif, avec un brevet américain déposé sous le nom de Composite cellulose film, daté du 26 mai 1914. En 1923, les droits américains sont concédés sous licence au géant chimique DuPont, qui construit sa première usine de cellophane aux États-Unis en 1924. Le cellophane suisse devient alors un produit à vocation mondiale.

Mais ce succès naissant se heurte très vite à un paradoxe technique difficile à expliquer au grand public. Le film est parfaitement imperméable à l’eau liquide, il retient ou repousse les gouttes sans problème. En revanche, il laisse passer la vapeur d’eau, un peu comme un parapluie qui bloquerait la pluie mais laisserait filtrer le brouillard. Ce défaut limite fortement les débouchés commerciaux aux États-Unis, car de nombreux produits exigent une protection complète contre l’humidité, y compris sous forme de vapeur.

Le vernis qui change tout : l’étanchéité trouvée par hasard en 1927

Pour sortir de cette impasse, DuPont mise sur la recherche chimique interne. L’entreprise recrute William Hale Charch, un chimiste né en 1898, avec une mission précise, trouver un moyen de rendre le cellophane réellement étanche à l’humidité, et pas seulement à l’eau sous forme liquide.

Charch ne travaille pas seul sur ce dossier. À Buffalo, il collabore avec un autre chimiste de DuPont, Karl Prindle, dans l’objectif commun de transformer ce qui ressemble à un produit perdant en véritable succès industriel. Ensemble, ils s’attaquent à un problème de formulation chimique particulièrement coriace, puisqu’il s’agit de boucher des interstices invisibles à l’œil nu sans sacrifier la transparence du film.

La solution met trois années à émerger. Charch finit par mettre au point un vernis à la nitrocellulose, une fine couche supplémentaire appliquée sur le cellophane qui bloque enfin le passage de la vapeur d’eau tout en conservant l’aspect clair et lisse du matériau d’origine. Cette avancée fait l’objet d’un brevet délivré en 1927 pour ce système d’imperméabilisation à l’humidité, un tournant que DuPont elle-même reconnaît comme déterminant dans l’histoire du produit.

L’effet sur les ventes est immédiat et spectaculaire. Une fois le cellophane étanche introduit sur le marché en 1927, les volumes vendus triplent entre 1928 et 1930. Ce qui n’était qu’un film transparent curieux, hérité d’une nappe ratée, devient soudain un emballage recherché par de nombreuses industries, de l’alimentaire aux cigarettes en passant par les fleurs coupées.

De rebut industriel à 10 % des ventes de DuPont en une décennie

La trajectoire du cellophane après 1927 illustre à quel point un verrou technique bien identifié peut ouvrir des perspectives commerciales considérables une fois levé. Selon des données reprises depuis les archives de DuPont, le cellophane représenterait en 1938 environ 10 % des ventes totales de l’entreprise et jusqu’à 25 % de ses profits, un poids économique remarquable pour un matériau né d’un échec textile. Ce chiffre précis mérite toutefois d’être pris avec la prudence qui s’impose, car il provient d’une source secondaire citant des travaux d’historiens économiques, sans confirmation par une agence de presse de référence.

Le cellophane connaît ensuite un usage qui dépasse largement le cadre commercial. Lorsque les États-Unis entrent en guerre, le matériau est classé matériau essentiel par les autorités. Il sert alors à emballer les rations des soldats américains, les fameux GI, mais aussi à fabriquer des capes antigaz capables de résister à la vapeur, un clin d’œil presque ironique à ce défaut d’étanchéité qui avait tant compliqué les débuts du produit.

Le cellophane reste un matériau très rentable jusque dans les années 1950, porté par cette polyvalence acquise de haute lutte. Mais rien n’est éternel dans l’industrie chimique, et dès les années 1960, de nouveaux plastiques, souvent moins coûteux à produire, viennent lui faire concurrence sur les mêmes usages d’emballage. La production décline progressivement durant les années 1970 et au début des années 1980, jusqu’à ce que DuPont abandonne définitivement sa fabrication en 1986.

Cette histoire pourrait sembler close, reléguée au rayon des curiosités industrielles d’un autre siècle. Pourtant, le contexte réglementaire européen actuel remet d’une certaine manière les films cellulosiques sur le devant de la scène. Le règlement européen 2025/40 relatif aux emballages et aux déchets d’emballages s’appliquera à partir du mois d’août 2026, poussant les industriels à explorer des alternatives aux plastiques conventionnels. Dans ce sillage, des chercheurs du VTT et de LUT University en Finlande ont travaillé, à travers le projet F3 Films for Future, sur des films entièrement à base de cellulose en traitant cette dernière comme un polymère plutôt que comme une simple fibre. Ce projet, achevé en mars 2026, aurait démontré la faisabilité d’une production à l’échelle pilote de films transparents aux propriétés comparables à celles des plastiques actuels.

Un siècle après les travaux de Brandenberger, puis de Charch et Prindle, la cellulose semble donc de nouveau au cœur des recherches sur les emballages transparents et durables. L’histoire du cellophane rappelle ainsi une leçon simple mais souvent oubliée dans le monde scientifique, un échec apparent n’est parfois qu’une réussite qui n’a pas encore trouvé le bon angle d’observation.