Le 31 janvier 1961, une fusée Redstone devait emmener un chimpanzé nommé Ham jusqu’à 185 kilomètres d’altitude, pas un mètre de plus. Elle l’a propulsé à 253 kilomètres, à une vitesse folle, avant de le larguer à des centaines de kilomètres de la zone prévue. Le petit animal a frôlé la catastrophe.

À retenir
  • Une panne du régulateur de poussée a propulsé la capsule de Ham à 253 km d'altitude et 679 km de distance, bien au-delà des 185 km et 467 km prévus.
  • Une dépressurisation de la cabine et une infiltration d'eau à l'amerrissage ont mis la vie du chimpanzé en danger, mais sa couchette pressurisée individuelle l'a protégé.
  • Cet incident a conduit Wernher von Braun à exiger un vol de qualification supplémentaire et des modifications techniques avant d'envoyer un être humain dans l'espace.

Un vol test qui devait être sans surprise pour le chimpanzé Ham

Imaginez la scène : sur le pas de tir LC-5 de Cap Canaveral, une fusée Redstone attend son heure. À son sommet, une petite capsule Mercury abrite un passager pas tout à fait comme les autres. Ham, un jeune chimpanzé de 3 ans et 8 mois, acheté par l’US Air Force en juillet 1959, s’apprête à devenir l’un des pionniers les plus célèbres de la conquête spatiale américaine.

La mission porte un nom technique, Mercury-Redstone 2, mais son objectif est limpide. Avant d’envoyer un être humain dans l’espace, la NASA veut vérifier que la capsule, les systèmes de survie et le lanceur fonctionnent sans accroc avec un occupant vivant à bord. Ham n’est pas là pour le folklore : il est le dernier filtre avant Alan Shepard.

Le plan de vol, lui, est d’une précision presque chirurgicale. La capsule doit culminer à 185 kilomètres d’altitude, filer à environ 7 000 kilomètres par heure, puis amerrir à une distance raisonnable du pas de tir, quelque part autour de 467 kilomètres. Un vol suborbital classique, sans surprise, parfaitement balisé sur le papier.

Sauf que le papier et la réalité vont rapidement diverger. À 16h55 UTC, lorsque la Redstone s’arrache du sol dans un nuage de flammes, personne au centre de contrôle ne se doute encore que cette mission va entrer dans les annales pour de toutes autres raisons que celles initialement prévues.

La panne qui a transformé la trajectoire de Redstone en vol incontrôlé

Le problème vient d’un composant discret mais crucial : le régulateur de poussée du moteur. Son rôle est simple à comprendre, il doit maintenir une poussée constante, ni trop faible, ni trop forte, pour que la fusée suive exactement la trajectoire calculée. Ce jour-là, il va fonctionner au-dessus de son niveau nominal, un peu comme une pédale d’accélérateur restée coincée.

Conséquence directe : le moteur consomme ses ergols plus vite que prévu. D’après les analyses post-vol évoquées par AmericaSpace, une vanne servo chargée de réguler le rapport de mélange des carburants serait restée bloquée en position ouverte. Résultat, l’oxygène liquide s’épuise prématurément, bien avant que la séquence de vol normale ne l’exige.

Le timing de cette panne est presque cruel. Les ergols s’épuisent seulement une demi-seconde avant que le capteur de pression chargé de déclencher un abandon automatique ne se désactive. Ce tout petit décalage suffit à enclencher une procédure d’urgence : le système détecte une anomalie et déclenche de lui-même un abandon de mission, sans attendre d’instruction humaine.

Le centre Marshall de la NASA résumera l’événement avec une formule presque laconique : le lancement fut un succès, mais une anomalie a fait fonctionner le moteur à une poussée plus élevée que prévu, provoquant un impact bien en dehors de la zone ciblée. Une phrase sobre pour décrire un vol qui, en réalité, a échappé à tout contrôle pendant de longues minutes.

253 km d’altitude et 679 km de distance : quand les chiffres s’affolent

Quand on compare les chiffres prévus et les chiffres réels, le décalage donne le vertige. Selon les données publiées par la NASA, la capsule de Ham a grimpé jusqu’à 250 kilomètres d’altitude, soit 65 kilomètres de plus que les 185 kilomètres initialement programmés. Un écart énorme pour un vol censé être millimétré.

D’autres sources évoquent des valeurs légèrement différentes, avec une altitude maximale de 253 kilomètres et un point d’amerrissage situé à environ 679 kilomètres du pas de tir, au lieu des 467 kilomètres attendus. Ces petites variations s’expliquent par les méthodes de calcul et les instruments de mesure utilisés à l’époque, mais le constat reste identique sur le fond : Redstone a largement dépassé son objectif.

La vitesse, elle aussi, s’est emballée. Au lieu des 7 000 kilomètres par heure visés, la capsule a atteint environ 9 400 kilomètres par heure. Pour donner une idée, c’est comme si une voiture censée rouler à 130 kilomètres par heure sur autoroute se retrouvait soudain lancée à près de 175 kilomètres par heure, sans que le conducteur puisse intervenir.

Cette surperformance a mécaniquement allongé la durée du vol. Prévu pour durer un peu plus de 14 minutes, il s’est étiré à 16 minutes et 39 secondes, soit 2 minutes et 24 secondes de plus que prévu. Ham a ainsi connu 6,6 minutes d’impesanteur, contre 4,9 minutes initialement calculées, une expérience plus longue et plus intense que ce que les ingénieurs avaient anticipé.

Les minutes critiques avant le sauvetage en pleine mer des Caraïbes

Pendant que la trajectoire s’écarte dangereusement du plan initial, un second incident survient à bord. À 2 minutes et 18 secondes de vol, la pression dans la cabine chute brutalement, passant de 38 à seulement 7 kilopascals. La cause est presque anecdotique à l’échelle de la mission : une goupille s’est desserrée sous l’effet des vibrations, affectant une vanne de prise d’air.

Heureusement, Ham n’a jamais été directement exposé à cette dépressurisation. Il se trouvait installé dans une couchette pressurisée individuelle, conçue justement pour isoler l’occupant en cas de défaillance de la cabine. Cette protection a probablement évité au chimpanzé de subir les effets d’une chute de pression aussi violente, le genre d’incident qui aurait pu s’avérer fatal sans cette précaution technique.

Mais l’épreuve n’est pas terminée pour autant. Une fois amerrie, bien plus loin que prévu dans les eaux des Caraïbes, la capsule a commencé à prendre l’eau. Lorsque les marins de l’USS Donner sont enfin parvenus à l’ouvrir, ils ont découvert environ 45 centimètres d’eau sur le plancher. Ce liquide affleurait la chambre scellée où se trouvait Ham, sans toutefois réussir à y pénétrer.

Ham a finalement été retrouvé vivant, visiblement éprouvé mais en état correct, après cette mission qui aura duré bien plus longtemps et parcouru bien plus de distance que prévu. L’épisode a d’ailleurs des conséquences très concrètes pour la suite du programme : Wernher von Braun impose un vol de qualification supplémentaire, baptisé Mercury-Redstone BD, le temps de modifier le régulateur de poussée et l’intégrateur de vitesse avant d’envoyer un être humain dans l’espace.

Ham, lui, a coulé des jours plus tranquilles après son vol mouvementé, avant de s’éteindre le 19 janvier 1983 dans un zoo de Caroline du Nord. Son histoire continue pourtant de résonner aujourd’hui : une plaque historique a récemment été installée près de l’entrée du zoo d’Asheboro, rappelant que ce petit chimpanzé a, bien malgré lui, contribué à sécuriser les vols habités qui ont suivi.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est à quel point une simple vanne mal réglée a pu transformer un vol test en véritable épreuve de survie. L’histoire de Ham rappelle que derrière chaque avancée spatiale se cachent des marges d’erreur infimes, où une demi-seconde ou quelques millimètres suffisent à faire basculer une mission vers l’inconnu.