Treize missions habitées, treize succès, et pas le moindre accroc pour les astronautes transportés : voilà le bilan sans faille de Crew Dragon, la capsule de SpaceX devenue en quelques années la colonne vertébrale du programme spatial américain. Et pourtant, c’est bien la fin qui se profile pour ce vaisseau plébiscité, puisque SpaceX prévoit de le retirer progressivement du service d’ici quelques années. Une décision qui, sur le papier, pourrait sembler anecdotique, mais qui place en réalité la NASA dans une situation pour le moins inconfortable : l’agence n’a quasiment plus d’autre choix que de miser sur le Starliner de Boeing, ce même vaisseau qui avait laissé deux astronautes coincés à bord de la Station spatiale internationale pendant neuf longs mois. Un pari risqué, pour ne pas dire osé, qui mérite qu’on s’y attarde.

À retenir
  • Crew Dragon a réalisé treize missions habitées sans échec, mais SpaceX prévoit son retrait progressif malgré un nouveau contrat le prolongeant jusqu'en 2030
  • Starliner de Boeing, dont le vol test de 2024 avait bloqué deux astronautes neuf mois en orbite, reste le seul candidat sérieux pour prendre le relais, sous réserve de réussir son prochain vol non habité
  • Starliner dépend de la fusée Atlas V dont il ne reste que six exemplaires réservés, obligeant la NASA à financer à la fois la fiabilisation du vaisseau et sa certification sur un nouveau lanceur

Crew Dragon, la capsule qui n’a jamais déçu, tire sa révérence

Difficile de trouver un meilleur élève dans l’histoire récente du vol spatial habité. Depuis sa mise en service, Crew Dragon a enchaîné treize missions habitées vers l’ISS sans le moindre échec, devenant au passage le véhicule de référence pour les astronautes américains et leurs partenaires internationaux. Ce sérieux a d’ailleurs valu à SpaceX un nouveau contrat de 946 millions de dollars pour trois missions supplémentaires, ce qui devrait permettre à la capsule de continuer à voler jusqu’en 2030.

Mais ce sursis ne change rien à la trajectoire de fond : le retrait de Crew Dragon reste bel et bien à l’ordre du jour. Autrement dit, SpaceX ne fait que repousser une échéance déjà actée, et la NASA le sait pertinemment. Il lui faut donc, dès à présent, préparer la relève, avec un empressement qui trahit une certaine nervosité en coulisses.

Starliner, le vaisseau qui a bloqué deux astronautes 9 mois, revient en pole position

C’est là que l’histoire prend un tour presque ironique. Le seul candidat sérieux pour prendre le relais de Crew Dragon n’est autre que le Starliner de Boeing, dont le premier vol test habité, en juin 2024, restera dans les mémoires pour de mauvaises raisons. Des fuites d’hélium et des dysfonctionnements de propulseurs avaient empêché le retour prévu des astronautes Sunita Williams et Barry Wilmore, censés rester seulement huit jours en orbite. Le séjour s’est finalement transformé en une mésaventure de neuf mois, les deux astronautes n’étant rapatriés que grâce à… Crew Dragon, justement.

Depuis, Boeing tente de redresser la barre. En février, la NASA évoquait des progrès encourageants et visait un vol non habité baptisé Starliner-1 pour le mois d’avril suivant. Ce vol n’a toutefois pas eu lieu, et le calendrier reste aujourd’hui, selon les mots mêmes de l’agence, « en révision ». Si ce test venait à réussir, cinq vols habités supplémentaires pourraient alors être autorisés, ouvrant enfin la voie à une exploitation régulière du vaisseau. Un « si » qui pèse lourd, tant les précédents incidents ont écorné la confiance accordée au programme.

Atlas V en voie de disparition : la fusée qui complique tout

À ces déboires techniques s’ajoute une complication logistique de taille : Starliner décolle actuellement sur la fusée Atlas V, opérée par United Launch Alliance. Or, il ne reste que six exemplaires de ce lanceur, tous déjà réservés aux vols de Starliner. ULA prévoit purement et simplement de retirer cette fusée une fois ce stock épuisé.

La NASA se retrouve donc face à un double défi : non seulement il faut fiabiliser un vaisseau qui a déjà démontré ses limites, mais il faut également accompagner sa certification sur une toute nouvelle fusée, sans quoi Starliner se retrouvera, tôt ou tard, sans moyen de décoller. Concrètement, l’agence devrait prochainement commander deux missions habitées supplémentaires avec Starliner, contribuer au financement de la réparation des propulseurs, et soutenir activement ce processus de certification. Un chantier à plusieurs niveaux, qui illustre bien l’ampleur du pari engagé.

La NASA face à un pari risqué : ce qu’il faut retenir de ce virage stratégique

Sur le plan financier, le contraste est saisissant : la NASA a dépensé davantage pour Starliner que pour Crew Dragon, alors que ce dernier affiche un bilan opérationnel bien plus solide. Du côté de Boeing, la facture est tout aussi salée, puisque les pertes cumulées sur le programme Starliner dépassent désormais les 2 milliards de dollars. Un gouffre financier pour un vaisseau dont le parcours reste marqué par des incidents notables.

Gwynne Shotwell, PDG de SpaceX, a estimé que Boeing devrait pouvoir continuer à utiliser son vaisseau, dans la mesure où celui-ci est financé par des fonds publics. Une manière assez directe de rappeler que Starliner reste, pour l’heure, la seule alternative viable à Crew Dragon si les États-Unis souhaitent maintenir leur présence en orbite basse. Autant dire que la marge de manœuvre de la NASA est aujourd’hui extrêmement réduite.

En somme, ce basculement stratégique résume assez bien les paradoxes du vol spatial habité : un vaisseau irréprochable qu’on met de côté par anticipation, et un autre, encore convalescent, qu’on s’apprête à remettre en selle faute de mieux. Reste désormais à savoir si Starliner saura enfin tenir ses promesses lors de son prochain vol test, ou si la NASA se retrouvera, une fois de plus, à devoir composer avec les imprévus d’un programme décidément capricieux.