Sept. C’est le nombre d’hommes que la foule parisienne a réellement libérés en s’emparant de cette forteresse devenue depuis le symbole absolu de la tyrannie renversée. Pas des centaines de martyrs enchaînés, pas de cachots grouillant de victimes politiques : sept prisonniers, et une histoire bien plus étonnante que celle racontée depuis plus de deux siècles. Ce décalage entre le mythe et la réalité en dit long sur la manière dont on écrit l’Histoire, parfois davantage guidée par le besoin de symboles que par les faits eux-mêmes.
La Bastille, ce symbole vide qu’on a tant fantasmé
L’image d’Épinal a la vie dure : une prison immense, surpeuplée de prisonniers politiques croupissant dans l’obscurité depuis des années. Or, la réalité architecturale de la Bastille contredit déjà cette vision. La forteresse n’a jamais accueilli plus d’une quarantaine de détenus simultanément, faute de cellules en nombre suffisant. Loin d’être un mouroir tentaculaire, c’était une prison aux dimensions modestes, réservée à une population très spécifique.
Les chiffres racontent d’ailleurs une lente désaffection du lieu. Sous le règne de Louis XIV, entre 1660 et 1715, on comptait en moyenne quarante détenus par an. Un siècle plus tard, sous Louis XVI, ce chiffre était tombé à dix-neuf. Autre indice révélateur : la durée moyenne de détention, qui atteignait trois années au XVIIe siècle, ne dépassait plus qu’un à deux mois à la veille de la Révolution. La Bastille de 1789 n’était donc plus qu’une coquille administrative presque vide, bien loin du symbole carcéral qu’on lui prête encore aujourd’hui. Cette légende noire doit beaucoup aux historiens romantiques et républicains du XIXe siècle, Jules Michelet en tête, qui ont largement noirci le tableau pour servir un récit plus flamboyant de la libération du peuple.
Quatre faussaires au cœur d’un scandale financier oublié
Parmi les sept prisonniers découverts ce jour-là, quatre hommes partageaient le même destin judiciaire : ils avaient été incarcérés depuis janvier 1787 pour avoir falsifié des lettres de change, ces documents qui faisaient office de véritable monnaie d’échange entre commerçants et financiers de l’époque. Deux noms nous sont parvenus avec précision, Jean Antoine Pujade et Bernard Béchade, tandis que leurs complices demeurent des figures plus discrètes de ce scandale.
Loin des complots politiques que l’on associe volontiers à la Bastille, cette affaire relève d’une délinquance économique presque banale pour l’époque. Falsifier une lettre de change, c’était s’attaquer directement à la confiance qui régissait les échanges commerciaux, un délit suffisamment grave pour justifier un enfermement prolongé sans procès rapide. Ces quatre hommes incarnent ainsi une facette méconnue de la justice d’Ancien Régime : une institution capable d’enfermer durablement pour des motifs strictement financiers, loin de l’image du despotisme arbitraire souvent associée au roi.
Deux hommes que la folie avait enfermés bien avant les révolutionnaires
Deux autres prisonniers présentaient un profil radicalement différent : des hommes considérés à l’époque comme atteints de troubles mentaux. Leur présence à la Bastille illustre une réalité souvent oubliée de l’Ancien Régime, celle du traitement de la folie avant l’apparition des institutions psychiatriques modernes. Faute de structures adaptées, certains individus jugés déséquilibrés se retrouvaient enfermés dans des lieux de détention classiques, mêlés à des délinquants de droit commun.
Cette situation, aussi troublante soit-elle vue depuis notre époque, n’avait rien d’exceptionnel au XVIIIe siècle. La frontière entre folie et délinquance restait floue, et l’enfermement servait autant à protéger la société qu’à mettre à l’écart des individus dont on ne savait que faire. Leur libération, ce jour-là, ne changera d’ailleurs rien à leur condition immédiate : aucun des sept prisonniers ne recouvrera véritablement la liberté dans les heures suivant la prise de la forteresse, faute de structures d’accueil adaptées à leur retour dans la société.
Le comte de Solages, un aristocrate emprisonné par sa propre famille
Le septième prisonnier tranche nettement avec les six autres : il s’agit d’un aristocrate, enfermé non pas sur ordre du roi pour des raisons d’État, mais à la demande expresse de sa propre famille. Cette pratique, appelée lettre de cachet, permettait aux familles nobles de faire interner un proche jugé encombrant ou déshonorant, sans passer par un procès en bonne et due forme. Une forme de justice privée, tolérée et même encadrée par l’administration royale.
Contrairement à une légende tenace, ce n’est pas le marquis de Sade qui figurait parmi les libérés ce jour historique. L’écrivain avait en réalité été transféré vers l’asile de Charenton quelques jours plus tôt, sur décision du gouverneur de la Bastille lui-même, échappant ainsi de peu à cette page d’Histoire. Le véritable septième prisonnier reste une figure bien moins connue, révélatrice des mécanismes familiaux et sociaux qui régissaient l’enfermement arbitraire sous l’Ancien Régime.
Reste alors une question qui dépasse le simple récit historique : pourquoi cette poignée de destins aussi disparates, faussaires, hommes fragilisés mentalement et aristocrate déchu, a-t-elle donné naissance à l’un des mythes fondateurs les plus puissants de notre imaginaire national ? La prise de la Bastille visait avant tout à récupérer poudre et munitions, après un pillage similaire aux Invalides. Sa portée militaire fut quasi nulle, mais sa portée symbolique, elle, allait bouleverser à jamais le rapport entre le peuple et l’autorité royale. Peut-être est-ce justement cette disproportion entre la réalité modeste des faits et l’ampleur du symbole qui rend cette histoire si fascinante encore aujourd’hui.
