Imaginez un instant que l’on décide, à des centaines de kilomètres de chez vous, d’inonder votre village pour remplir les robinets d’une métropole étrangère. Pas de vote possible, pas de négociation, juste une loi votée ailleurs et une montée des eaux inexorable. C’est exactement ce qu’ont vécu les habitants de Capel Celyn, un petit village gallois englouti en 1965 pour alimenter Liverpool en eau. Plus de soixante ans après, cette histoire continue de hanter les mémoires galloises, et le fond du réservoir de Llyn Celyn garde encore les traces d’une communauté sacrifiée sur l’autel du développement industriel britannique.
- En 1965, la Liverpool Corporation a englouti le village gallois de Capel Celyn sous le réservoir de Llyn Celyn pour approvisionner Liverpool en eau, malgré l'opposition de 35 des 36 députés gallois.
- Le village comptait soixante-sept habitants majoritairement gallophones, dont quarante-huit ont perdu leur foyer, et le cimetière de la chapelle a lui aussi été submergé.
- Cet événement a nourri la montée du nationalisme gallois, popularisé le slogan « Cofiwch Dryweryn », et n'a été suivi d'excuses officielles de Liverpool qu'en 2005.
- Capel Celyn, ce village qui refusait de mourir en silence
- Liverpool impose sa loi : la construction d’un barrage sans le consentement du pays de Galles
- Sous l’eau, une mémoire intacte : ce que révèlent les vestiges engloutis
- Une blessure toujours ouverte : ce que Capel Celyn a changé pour le pays de Galles
Capel Celyn, ce village qui refusait de mourir en silence
Niché dans la vallée du Tryweryn, au nord-ouest de la petite ville de Bala, dans l’actuel comté du Gwynedd, Capel Celyn n’avait rien d’exceptionnel sur le papier. Une douzaine de maisons et de fermes, un bureau de poste, une école et une chapelle entourée de son cimetière : c’était l’archétype du village rural gallois, avec ses soixante-sept habitants vivant au rythme des saisons. Mais ce hameau discret possédait une particularité qui allait le rendre emblématique : il faisait partie des dernières communautés du pays à fonctionner presque exclusivement en langue galloise. Ici, on ne parlait pas anglais entre voisins, on ne l’enseignait même pas en priorité à l’école. C’est précisément cette identité linguistique intacte qui a donné à sa disparition une dimension bien plus grande qu’un simple projet d’infrastructure.
Quand le projet de barrage a été révélé à la fin des années 1950, les habitants ne sont pas restés silencieux. Ils ont organisé des réunions, écrit des lettres, manifesté leur opposition avec une énergie farouche. Mais face à eux se dressait une machine administrative bien plus puissante : la Liverpool Corporation, décidée à sécuriser l’approvisionnement en eau de son tissu industriel en pleine expansion.
Liverpool impose sa loi : la construction d’un barrage sans le consentement du pays de Galles
Ce qui rend cette affaire particulièrement amère, c’est la méthode employée. Plutôt que de composer avec les autorités galloises locales, Liverpool a choisi de faire adopter une loi spécifique par le Parlement britannique, le Liverpool Corporation Act de 1957. Cette manœuvre juridique lui permettait de contourner purement et simplement tout besoin d’accord régional. Le message envoyé était sans équivoque : les considérations locales n’avaient pas leur place face aux besoins d’une grande ville anglaise.
Le vote à Westminster reste, aujourd’hui encore, l’un des symboles les plus cités de cette injustice ressentie. Sur les trente-six députés gallois siégeant alors au Parlement, trente-cinq s’étaient prononcés contre le projet, et le trente-sixième s’était abstenu. Autrement dit, l’unanimité politique galloise s’opposait à la submersion de la vallée. Et pourtant, le texte a été adopté malgré tout, illustrant crûment le déséquilibre de pouvoir entre Londres et Cardiff à cette époque. En 1965, les vannes se sont fermées, l’eau a commencé à monter, et la vallée du Tryweryn a peu à peu disparu sous les flots. Le réservoir qui en résulte aujourd’hui s’étend sur environ quatre kilomètres de long, couvre 320 hectares et peut contenir près de 71,2 millions de mètres cubes d’eau, de quoi mesurer l’ampleur du sacrifice imposé à cette petite communauté rurale.
Sous l’eau, une mémoire intacte : ce que révèlent les vestiges engloutis
Sous la surface tranquille du Llyn Celyn reposent encore les fondations des douze maisons et fermes noyées, ainsi que celles de l’école, du bureau de poste et de la chapelle du village. Sur les soixante-sept habitants que comptait la vallée, quarante-huit ont perdu leur foyer lors de la construction du barrage, contraints de quitter des terres parfois occupées par leur famille depuis des générations. Le cimetière attenant à la chapelle, lieu où reposaient les défunts de la communauté, a lui aussi été englouti, ce qui reste l’un des aspects les plus douloureux de cette histoire pour les descendants des habitants déplacés.
Cette submersion n’a pas seulement noyé des bâtiments : elle a effacé un mode de vie entier, une manière de parler, de prier, d’enseigner, qui existait presque exclusivement en gallois. Aujourd’hui, lorsque le niveau du réservoir baisse fortement, certains vestiges affleurent parfois à la surface, rappel silencieux et tangible de ce qui a été perdu. Cette persistance physique des ruines, même invisible la plupart du temps, entretient une forme de mémoire collective particulièrement vivace au pays de Galles.
Une blessure toujours ouverte : ce que Capel Celyn a changé pour le pays de Galles
L’épisode de Tryweryn n’est pas resté une simple anecdote locale. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des déclencheurs majeurs de la montée du nationalisme gallois moderne, en particulier au sein du parti Plaid Cymru. Le slogan Cofiwch Dryweryn, littéralement « Souvenez-vous de Tryweryn », est devenu au fil des décennies un symbole politique et culturel incontournable, peint sur des murs à travers tout le pays et brandi lors de rassemblements en faveur d’une plus grande autonomie galloise. Beaucoup d’historiens font également le lien entre cette affaire et la dynamique qui a conduit, des décennies plus tard, à la dévolution politique du pays de Galles, avec la création d’un Parlement gallois disposant de compétences propres.
Il aura fallu attendre le 19 octobre 2005 pour que le conseil municipal de Liverpool présente des excuses officielles concernant la manière dont l’affaire avait été traitée à l’époque. Un geste tardif, quarante ans après la submersion, qui reste pour beaucoup insuffisant au regard de ce qui a été perdu. Aujourd’hui encore, évoquer Tryweryn devant un Gallois, c’est convoquer bien plus qu’un simple épisode d’aménagement du territoire : c’est rappeler une histoire de domination, de langue effacée et de décision imposée sans consultation.
De cette vallée engloutie, il ne reste plus que des vestiges immergés et un lac artificiel paisible en apparence. Mais derrière cette étendue d’eau se cache une leçon toujours actuelle sur les rapports de force entre régions et pouvoirs centraux, sur la manière dont une identité linguistique peut être fragilisée par des décisions purement techniques, et sur l’importance de la mémoire collective face à l’oubli. Alors, la prochaine fois que vous croiserez l’image d’un lac de barrage à l’apparence si sereine, peut-être vous demanderez-vous ce qui repose vraiment sous sa surface.


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