On imagine souvent que les grandes découvertes botaniques du siècle des Lumières furent l’œuvre exclusive de savants en perruque poudrée, penchés sur leurs herbiers dans le confort des cabinets parisiens. La réalité est bien plus surprenante. Derrière l’une des expéditions maritimes les plus ambitieuses de l’histoire de France se cache une femme née dans une famille de paysans bourguignons, qui dut se travestir en homme pour poser le pied sur le pont d’un navire du roi. Son nom, Jeanne Baret, est longtemps resté dans l’ombre. Pourtant, ce qu’elle a accompli entre 1766 et 1769 dépasse largement l’anecdote héroïque : ses collectes végétales ont contribué à écrire une page décisive de l’agriculture mondiale. Voici pourquoi l’histoire lui rend enfin justice.
Une femme sous un uniforme d’homme : le pari fou d’un embarquement interdit
À l’époque, la Marine royale interdisait formellement la présence de femmes à bord de ses navires. Une règle absolue, sans exception. Pour Jeanne Baret, née en 1740 dans un modeste village de Saône-et-Loire, il n’était donc pas question d’embarquer légalement. Mais elle était la compagne et l’assistante du botaniste Philibert Commerson, un naturaliste de talent dont elle gérait la maison, les collections de plantes et, surtout, le travail de terrain. Commerson lui avait appris à lire et à écrire pour qu’elle puisse consigner et répertorier les végétaux étudiés. Une complicité intellectuelle rare pour une femme de sa condition.
Lorsque Commerson fut recruté pour l’expédition de Louis-Antoine de Bougainville, commanditée par Louis XV pour réaliser le premier tour du monde français par la mer, Jeanne Baret prit une décision audacieuse. Elle se déguisa en homme et adopta le nom de « Jean », se faisant passer pour le valet du savant. C’est ainsi qu’elle monta à bord de l’Étoile, tandis que la Boudeuse complétait le convoi. Un stratagème risqué qui allait tenir près de deux ans, jusqu’à ce que l’escale à Tahiti, en mai 1768, ne dévoile la supercherie au grand jour.
Des herbiers aux cales du navire : le trésor végétal ramassé sur trois océans
Loin d’être une simple passagère clandestine, Jeanne Baret fut le véritable moteur du travail scientifique de l’expédition. Commerson étant de santé fragile, c’est elle qui assurait l’essentiel des explorations de terrain, parcourant côtes, forêts et rivages à la recherche de spécimens. Imaginez une botaniste infatigable, gravissant les reliefs escarpés du Brésil ou fouillant la végétation dense des îles du Pacifique, transportant des herbiers volumineux malgré le poids et la fatigue. À eux deux, ils rassemblèrent plus de 6 000 spécimens de plantes au fil du voyage.
C’est d’ailleurs à Rio de Janeiro que lui est attribuée la découverte d’une plante grimpante à fleurs éclatantes, aujourd’hui célèbre dans nos jardins et sur nos façades méditerranéennes : le Bougainvillier, baptisé Bougainvillea en l’honneur du capitaine. Une ironie de l’histoire : la fleur porte le nom du chef d’expédition, alors que c’est probablement la main d’une femme travestie qui l’a cueillie la première.
Ces plantes qui ont nourri le monde : l’héritage agricole d’une exploratrice oubliée
Et c’est là que l’histoire prend toute son ampleur. Car derrière les fleurs ornementales se cachait un travail bien plus fondamental : collecter et documenter des plantes utiles. En rapportant, décrivant et classant des milliers d’espèces venues des quatre coins du globe, Jeanne Baret a participé à un vaste mouvement de circulation des plantes cultivées entre les continents. Les grandes expéditions du XVIIIᵉ siècle ne cherchaient pas seulement à cartographier le monde : elles nourrissaient l’ambition de découvrir des espèces exploitables pour l’alimentation, la médecine ou l’industrie.
Chaque spécimen soigneusement séché et étiqueté devenait une pièce d’un immense puzzle scientifique. Ces collections permirent aux botanistes de comprendre la répartition des végétaux, d’identifier ceux qui pouvaient être acclimatés ailleurs et, à terme, de diffuser des cultures qui allaient transformer les systèmes agricoles. Le travail de terrain méticuleux accompli par Baret constitue ainsi l’une des fondations discrètes sur lesquelles s’est bâtie une partie de l’agriculture mondiale telle que nous la connaissons.
Ce que son histoire nous apprend enfin aujourd’hui
Après la révélation de son identité, Jeanne Baret et Commerson furent débarqués à l’île de France, l’actuelle île Maurice. Le naturaliste y mourut en 1773. Quant à Jeanne, elle poursuivit son chemin et devint, en achevant le périple, la première femme à avoir accompli le tour du monde. Un exploit humain doublé d’un exploit scientifique, longtemps passé sous silence.
Ses contributions, comme tant d’autres réalisées par des femmes, restèrent des décennies sans reconnaissance. Il aura fallu attendre 2012 pour qu’une nouvelle espèce, découverte en Équateur et au Pérou, soit nommée en son honneur : Solanum baretiae. Un hommage tardif mais symbolique, qui replace enfin son nom dans le récit officiel de la botanique.
L’histoire de Jeanne Baret nous rappelle que derrière les grandes avancées scientifiques se dissimulent souvent des artisans de l’ombre, dont le travail patient a façonné notre monde sans jamais recevoir la lumière. En redonnant sa juste place à cette Bourguignonne intrépide, ne devrions-nous pas nous demander combien d’autres pionnières attendent encore d’être redécouvertes ?
