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Ils creusaient près de Šurany pour un simple chantier : ce que les archéologues ont sorti des puits dormait là depuis Marc Aurèle

Un chantier destiné à accueillir un futur parc industriel a fini par exhumer un fragment d’Empire romain. Près de la ville de Šurany, dans le sud-ouest de la Slovaquie, ce qui devait n’être qu’un terrassement de routine s’est transformé en l’une des plus grandes fouilles archéologiques jamais menées dans le pays. Sous les pelles dormait un camp militaire romain d’environ 7,4 hectares, resté silencieux depuis la seconde moitié du IIe siècle. Et avec lui, une énigme troublante : des corps de soldats enterrés à la hâte, jetés dans des puits, des fossés et des tombes peu profondes. Une découverte qualifiée d’« extrêmement rare » qui rouvre le dossier des guerres marcomanes, ces conflits sanglants menés par l’empereur philosophe Marc Aurèle.

Un chantier de routine qui réveille les légions de Rome

Tout commence de la manière la plus banale qui soit. Au printemps 2025, des travaux démarrent près de Šurany dans le cadre d’un projet de parc industriel, mené par l’entreprise publique MH Invest en partenariat avec l’Institut d’archéologie de l’Académie slovaque des sciences. Rien ne laissait présager que le sous-sol renfermait un camp de campagne militaire romain daté de la fin du IIe siècle. Les chercheurs identifient rapidement des structures caractéristiques : des fossés, des remparts et pas moins de cinq portes d’entrée.

Le détail qui a fait vibrer les spécialistes ? La présence d’une clavicula, une entrée courbe savamment conçue pour ralentir et exposer les assaillants qui tenteraient de forcer le passage. C’est la première fois qu’une porte à clavicula est identifiée en Slovaquie. Ce type de système défensif, avec son tracé courbe de fossé et de rempart, est typique des camps de marche ou légionnaires. Autrement dit : ici, Rome ne faisait pas les choses à moitié.

Puits, fossés et tombes peu profondes : le mystère des morts jetés à la hâte

C’est là que l’histoire prend une tournure presque macabre. Au lieu de sépultures soignées, les archéologues ont mis au jour des squelettes complets et des restes humains désarticulés, dispersés dans les fossés défensifs, dans des fosses de stockage, dans de possibles puits et dans des tombes creusées à la va-vite. Tout indique une inhumation précipitée, aux antipodes des rites funéraires habituels de l’armée romaine.

Le chercheur Michal Cheben souligne l’ampleur des questions soulevées : qui étaient ces individus ? De quoi sont-ils morts ? Et surtout, pourquoi tant de corps ont-ils été placés dans des fossés, des fosses et des puits plutôt que dans de véritables tombes ? Un autre mystère intrigue : pourquoi l’équipement militaire est-il resté sur place, alors qu’un tel matériel avait une valeur considérable ? Ces indices dessinent le portrait d’un moment de crise, d’un épisode où l’urgence a pris le pas sur les usages.

Caligae, casques et fibules : ce que les objets racontent des soldats

Les restes humains ne sont pas venus seuls. Ils étaient accompagnés d’un véritable arsenal romain, un condensé de l’équipement d’un légionnaire de l’époque :

  • des lances et des pointes de flèches
  • des fragments de casque
  • des armures segmentées et à écailles
  • des fibules de légionnaire
  • des pièces de monnaie
  • des caligae, les lourdes sandales cloutées des soldats romains, dont les clous de fer se sont conservés

Ces objets confirment que les personnes enterrées étaient très majoritairement des soldats romains. Les caligae méritent une mention particulière : ces sandales renforcées de clous constituaient une véritable signature de l’infanterie romaine. Retrouver leurs clous intacts dans le sol, dix-huit siècles plus tard, c’est un peu comme mettre la main sur l’empreinte fossile d’une armée en marche.

Sur les traces sanglantes des guerres marcomanes de Marc Aurèle

Pour comprendre pourquoi des légionnaires reposent ainsi près de Šurany, il faut remonter aux guerres marcomanes, une série de conflits opposant l’Empire romain aux tribus germaniques entre 166 et 180 après J.-C. Les chercheurs estiment que les troupes romaines ont occupé ce site durant ces affrontements, menés contre les Marcomans installés au nord du Danube, sur les territoires des actuelles Slovaquie et République tchèque.

Aux commandes de cette campagne : Marc Aurèle, l’empereur philosophe, dont le règne s’acheva en 180. Fait remarquable, le camp de Šurany n’est que la deuxième installation militaire romaine jamais découverte en Slovaquie occidentale. Le premier camp, mis au jour en 2024, serait précisément le lieu où l’empereur aurait rédigé une partie de ses célèbres Pensées. C’est aussi le tout premier camp militaire romain identifié dans la région de Nitra, comblant une lacune de taille dans notre connaissance de l’activité romaine au nord du Danube, une zone où les traces écrites comme archéologiques restaient jusqu’ici bien maigres.

De ce simple terrassement industriel émerge donc un chapitre oublié de l’expansion romaine, celui d’une frontière tendue où les légions affrontaient un monde germanique hostile. Reste à savoir ce que révéleront les prochaines analyses menées en laboratoire : l’identité de ces hommes, les circonstances de leur mort et les raisons de ces sépultures si peu conformes aux traditions. Une chose est sûre, sous les futurs entrepôts de Šurany, l’Empire romain n’avait pas fini de faire parler ses morts. Et si le prochain coup de pelle nous racontait, enfin, ce qui s’est réellement passé sur cette frontière oubliée ?