Qu’est-ce qui pousse un ingénieur suisse à bouleverser l’industrie du café ? Une scène de bar romain, un geste répété des centaines de fois par un barista, et un déclic presque instantané. Eric Favre venait de comprendre ce qui manquait à Nestlé : la pression. Ce détail allait mettre dix ans à devenir un produit, et près de vingt à devenir un succès.

À retenir
  • En 1976, Eric Favre dépose le brevet de la capsule Nespresso après avoir observé un barista romain en 1975, mais le produit ne sort qu'en 1986 faute de miniaturisation suffisante.
  • Lancée d'abord auprès des bureaux et hôtels, la capsule est un échec commercial avant que Jean-Paul Gaillard ne la repositionne en produit de luxe domestique via le Club Nespresso, la rendant enfin rentable en 1995.
  • Depuis 2023, les capsules en aluminium sont recyclables dans le bac jaune en France, et le café demeure un pilier de croissance pour Nestlé avec des ventes trimestrielles supérieures aux attentes.

Rome, 1975 : la scène du bar qui déclenche une idée chez Eric Favre

Il faut imaginer la scène telle qu’elle a probablement dû se dérouler : un comptoir en marbre, le bruit des tasses qu’on empile, et un barista qui actionne son levier avec l’assurance de celui qui refait le même geste depuis des années. Eric Favre, ingénieur fraîchement diplômé de l’EPFL et tout juste entré chez Nestlé, observe la scène avec un œil différent de celui d’un simple amateur d’espresso.

Ce qui le frappe, ce n’est pas le goût du café, ni même son odeur. C’est le geste mécanique du piston, cette pression exercée sur l’eau chaude qui force son passage à travers la mouture. Un principe physique simple, mais qui change radicalement la texture et l’intensité du résultat obtenu en tasse.

Chez Nestlé, le café soluble domine alors largement le marché. Pratique, rapide, mais loin de la richesse aromatique d’un espresso tiré sous pression. Favre comprend que l’entreprise suisse dispose d’une expertise immense sur le café en tant que matière première, mais qu’il lui manque cette dimension mécanique, cette pression qui fait toute la différence entre une boisson plate et un espresso à la crema épaisse.

Du piston du barista au brevet déposé par Nestlé en 1976

L’intuition romaine ne reste pas une simple anecdote de voyage. Favre se met au travail et développe assez rapidement un concept de capsule individuelle capable de reproduire, de façon contrôlée et reproductible, cette pression observée dans les bars italiens. L’idée centrale consiste à enfermer une dose de café moulu dans un contenant hermétique, qui serait ensuite percé puis traversé par de l’eau chaude sous pression.

Favre lui-même situe le dépôt du brevet en décembre 1976, après avoir mis au point une forme tronconique pour sa capsule. L’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle confirme cette date et précise un détail amusant : la toute première version de la capsule ressemblait davantage à un chapeau melon qu’à l’objet conique et élégant que l’on connaît aujourd’hui.

Cette capsule d’origine, commercialisée jusqu’en 1994, pesait seulement 3 grammes, dont 2 grammes rien que pour le filtre, en grande partie composé d’aluminium. Un objet minuscule, presque anodin au premier regard, mais qui allait concentrer dans sa conception des années de travail d’ingénierie sur la diffusion de l’eau, la finesse de la mouture et l’étanchéité nécessaire pour garantir une extraction homogène.

Dix ans de silence : pourquoi Nespresso ne sort qu’en 1986

Un brevet déposé n’est pas un produit fini. Entre l’idée géniale et l’objet vendable, il existe souvent un gouffre technique que peu de gens soupçonnent. C’est exactement ce qui s’est passé avec le système imaginé par Favre. Selon les informations disponibles, le dispositif breveté en 1976 est resté inexploitable commercialement pendant une décennie entière.

Les premiers prototypes souffraient d’un problème assez basique : ils étaient tout simplement trop encombrants. Gros réservoirs d’eau, pompes volumineuses, tubes multiples, le tout ressemblait davantage à une installation de laboratoire qu’à une machine destinée à trôner sur un plan de travail. Miniaturiser l’ensemble tout en conservant une pression suffisante pour extraire correctement le café représentait un défi d’ingénierie loin d’être anodin.

Il faudra donc patienter jusqu’en 1986 pour voir le système testé commercialement, d’abord au Japon, puis déployé la même année en Suisse et en Italie, et en France en 1991. Dix années séparent ainsi le déclic romain de la première mise sur le marché, un délai qui illustre bien la différence entre inventer et commercialiser.

Bureaux, hôtels et le flop inattendu avant le déclic rentable de 1995

Le lancement de 1986 ne ressemble en rien à un triomphe immédiat. Le système est d’abord pensé comme un équipement professionnel, destiné aux bureaux et aux hôtels, sous la forme de grosses machines pensées pour un usage collectif plutôt que domestique. Le succès reste limité, très en deçà des attentes initiales de Nestlé.

Brevetée par Nestlé en 1976, la capsule Nespresso n’est sortie qu’en 1986, a d’abord été un échec auprès des bureaux et hôtels et n’est devenue rentable qu’en 1995. Cette formule résume à elle seule près de vingt ans d’une aventure industrielle chaotique, loin de l’image lisse que la marque projette aujourd’hui.

Le redressement du produit est largement attribué à Jean-Paul Gaillard, arrivé pour repenser entièrement la stratégie commerciale. Sa recette tient en quelques décisions simples mais efficaces : baisser le prix des machines pour les rendre accessibles, augmenter en parallèle celui des capsules pour générer de la marge récurrente, et surtout repositionner l’objet. Fini l’appareil de bureau fonctionnel, place à un accessoire de luxe destiné au domicile, avec la création du Club Nespresso qui fidélise une clientèle prête à payer pour une expérience plutôt qu’un simple café.

Pendant ce temps, Eric Favre a déjà quitté l’aventure. Il part en 1991 et fonde la même année Monodor, devenue depuis Mocoffee, avec un système de capsule qui se passe cette fois totalement d’aluminium. Une forme de continuité dans l’innovation pour l’inventeur, qui ne s’arrête pas à sa première trouvaille romaine.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas en si bon chemin. Depuis le 1er janvier 2023, les capsules en aluminium peuvent être jetées directement dans le bac jaune partout en France, un changement salué par Citeo qui évoque 8 350 tonnes de petits aluminiums envoyées en pyrolyse en 2024, un volume jugé modeste, mais significatif. Une étude menée en décembre 2025 indique même que 80 % des Français consommateurs de café se disent désormais incités à davantage trier leurs capsules.

Sur le plan commercial, le café continue par ailleurs de tirer la croissance du géant suisse. Nestlé a ainsi publié des ventes trimestrielles supérieures aux attentes des analystes, portées justement par la demande de café, avec des hausses de prix de 2,3 % et des volumes en progression de 1,2 % contre 0,1 % initialement attendu selon Reuters. Un demi-siècle après le déclic romain, le café reste décidément un pilier stratégique pour l’entreprise.

De ce bar romain observé presque par hasard en 1975 jusqu’aux bacs jaunes des cuisines françaises en 2026, l’histoire de la capsule Nespresso illustre bien ce que l’innovation industrielle a souvent de plus discret : une idée simple, mise à l’épreuve pendant des années, qui finit par trouver sa place grâce à des ajustements commerciaux autant que techniques. Le geste d’un barista a mis dix ans à devenir un produit, et près de vingt ans à devenir une marque mondiale.