Précision utile avant de plisser le nez : non, personne n’a jamais vraiment reniflé une comète. Mais grâce aux instruments de la sonde Rosetta, les scientifiques ont pu reconstituer, molécule par molécule, le bouquet olfactif qui se dégage de 67P/Churyumov-Gerasimenko. Et le résultat est tout sauf poétique.

À retenir
  • L'instrument ROSINA de la sonde Rosetta a détecté autour de la comète 67P un mélange de molécules comme le sulfure d'hydrogène, l'ammoniac et le cyanure d'hydrogène, évoquant une odeur d'œuf pourri, d'écurie et d'amande amère
  • Ces composés odorants ne sont que des traces infimes, la coma étant surtout composée d'eau, de dioxyde de carbone et de monoxyde de carbone inodores
  • Cette composition chimique renseigne sur les conditions du nuage protosolaire originel, et la découverte de glycine en 2016 alimente l'hypothèse d'un apport cométaire aux briques chimiques de la vie sur Terre

Rosetta s’approche d’un astre qui pue littéralement l’enfer

Imaginez un bloc de glace et de poussière, grand comme un petit village, qui dérive depuis des milliards d’années entre Mars et Jupiter. C’est exactement ce qu’est 67P, une comète sombre, froide, et à première vue parfaitement inoffensive. Rien, dans son apparence, ne laisse deviner ce qui s’en échappe lorsqu’elle se réchauffe au contact du Soleil.

La sonde européenne Rosetta a pourtant mis fin à cette image idyllique. En s’approchant du noyau à une dizaine de kilomètres seulement, elle a plongé ses instruments dans le nuage de gaz qui entoure l’astre, ce que les spécialistes appellent la coma. Et ce que ses capteurs ont détecté n’a rien d’une fragrance céleste.

C’est l’instrument ROSINA, embarqué sur la sonde, qui a fait ce travail de nez électronique. Dès les premières approches, il a identifié une série de molécules suffisamment variées pour composer un véritable cocktail chimique, loin de l’odeur de propre et de neutre qu’on pourrait imaginer pour un bloc de glace spatiale.

Sulfure d’hydrogène, ammoniac, cyanure : le cocktail chimique qui dérange ROSINA

ROSINA n’est pas un simple capteur de gaz. Il s’agit d’un spectromètre de masse à haute résolution, capable de trier les molécules présentes autour de la comète comme on trierait des grains de sable selon leur taille. Son module DFMS, le Double Focusing Mass Spectrometer, a permis d’obtenir un spectre d’une précision remarquable alors que Rosetta évoluait à proximité immédiate du noyau.

Sur ce relevé, les chercheurs ont identifié du méthane, de l’ammoniac et du méthanol, puis, au fil des observations, du formaldéhyde, du sulfure d’hydrogène, du cyanure d’hydrogène, du dioxyde de soufre et du sulfure de carbone. Une liste qui ressemble davantage à l’inventaire d’un laboratoire de chimie qu’à la carte d’identité d’un astre céleste.

Ce qui a surtout surpris l’équipe scientifique, c’est la diversité de ces composés détectés à un stade encore précoce de la mission. Les chercheurs s’attendaient à ne capter que les molécules les plus volatiles, celles qui s’échappent les premières lorsque la glace commence à se sublimer sous l’effet du rayonnement solaire. La réalité s’est révélée bien plus riche, et bien plus complexe à analyser.

L’Agence spatiale européenne elle-même avait souligné le caractère inattendu de cette découverte. Un porte-parole de l’équipe avait même résumé la situation avec un humour so British, en notant que si l’on pouvait sentir la comète de près, on le regretterait sans doute très vite.

Une odeur d’écurie et d’amande amère à des millions de kilomètres de la Terre

Pour traduire ces données brutes en quelque chose de plus parlant, Kathrin Altwegg, responsable scientifique de ROSINA à l’université de Berne, s’est livrée à un exercice assez inhabituel pour une astrophysicienne : décrire une odeur avec des mots du quotidien. Son verdict est sans appel, les gaz mesurés par ROSINA autour de la comète 67P lui donnent une odeur d’œuf pourri, d’écurie et d’amande amère.

Dans le détail, le sulfure d’hydrogène rappelle très précisément l’œuf pourri, tandis que l’ammoniac évoque le fumier de cheval. Le formaldéhyde, lui, apporte une note piquante, presque agressive, qui n’a rien de subtil. Un ensemble peu flatteur, mais parfaitement cohérent avec la chimie observée sur place.

Altwegg a complété ce tableau olfactif en ajoutant l’arôme d’amande amère du cyanure d’hydrogène, le parfum alcoolisé du méthanol, la touche vinaigrée du dioxyde de soufre, et même un léger soupçon d’odeur sucrée apporté par le sulfure de carbone. Sur le spectre de masse obtenu, c’est le sulfure d’hydrogène qui domine largement, ce qui explique pourquoi l’œuf pourri reste la note la plus marquante de ce bouquet improbable.

Il faut toutefois relativiser l’ampleur de ce phénomène. Ces composés odorants ne représentent que des traces infimes dans l’environnement de la comète. L’essentiel de la coma est en réalité composé d’eau, de dioxyde de carbone et de monoxyde de carbone, trois molécules parfaitement inodores. Quant à la densité de ce nuage de gaz, elle reste infiniment plus proche du vide spatial que d’une atmosphère que l’on pourrait réellement respirer.

Pourquoi cette puanteur cosmique raconte la naissance du système solaire

Derrière cette curiosité presque comique se cache en réalité une information scientifique de premier plan. Les comètes comme 67P sont considérées comme des vestiges quasiment intacts de la formation du système solaire. Leur composition chimique raconte ce qui existait déjà, il y a plusieurs milliards d’années, dans le disque de gaz et de poussière qui a donné naissance au Soleil et aux planètes.

Chaque molécule détectée par ROSINA est donc un indice sur les conditions qui régnaient avant même la formation de la Terre. L’ammoniac, le méthanol ou le sulfure d’hydrogène ne sont pas de simples curiosités olfactives, ils renseignent sur les briques chimiques disponibles dans le nuage protosolaire originel.

La mission Rosetta a d’ailleurs poussé cette exploration bien plus loin que la simple identification de ce cocktail nauséabond. Les données collectées par ROSINA ont ensuite permis de détecter de la glycine, un acide aminé, une découverte publiée en 2016 dans la revue Science Advances par l’équipe d’Altwegg. Or les acides aminés sont des composants essentiels du vivant tel que nous le connaissons sur Terre.

Cette filiation entre une comète glacée et les briques élémentaires de la vie alimente depuis des décennies une hypothèse fascinante, celle d’un apport cométaire dans l’émergence de la chimie prébiotique terrestre. 67P, avec son parfum peu engageant, pourrait ainsi avoir des cousines ayant livré, il y a longtemps, une partie des ingrédients nécessaires à l’apparition de la vie sur notre planète.

Au final, cette odeur improbable, mélange d’œuf pourri, d’écurie et d’amande amère, n’est pas qu’une anecdote amusante à ressortir en soirée. Elle constitue une signature chimique précieuse, capturée à des millions de kilomètres de la Terre, qui continue d’éclairer les scientifiques sur les origines de notre système solaire et, peut-être, sur les lointaines racines chimiques de la vie elle-même.