Une ville que l’on croyait comprendre depuis un siècle vient de livrer un secret enfoui sous ses propres fondations. Des archéologues travaillant à Mohenjo-daro, au Pakistan, ont daté un mur d’enceinte à une période comprise entre 2700 et 2600 avant notre ère, soit plusieurs siècles avant les estimations qui prévalaient jusqu’ici. Les chercheurs ont découvert que Mohenjo-daro, une cité antique du sud du Pakistan actuel, est plus ancienne que ne le pensaient les archéologues, un mur d’enceinte majeur ayant été daté d’environ 2700 à 2600 avant notre ère. La carte postale figée d’une civilisation surgie « comme par magie » vers 2500 avant notre ère vient de se fissurer.

À retenir

  • Un mur d’enceinte découvert sous Mohenjo-daro repousse les origines connues de la cité de plusieurs siècles
  • Des traces de poterie Kot Diji révèlent une occupation bien antérieure à la phase urbaine spectaculaire
  • La véritable énigme n’est pas la naissance de la ville, mais les causes de son effondrement progressif

Le mur qui a tout changé

Tout commence avec une structure que l’on croyait bien connue. Une équipe de recherche dirigée par la Dr Asma Ibrahim, Ali Lashari et le Dr Jonathan Mark Kenoyer a examiné une large structure en briques crues sur le côté ouest du Stupa Mound, structure déjà fouillée des décennies plus tôt par Sir Mortimer Wheeler, qui l’avait décrite en 1950 comme une digue anti-inondation. Le verdict change radicalement avec les outils modernes : cinq nouveaux échantillons de carbone et une relecture stratigraphique ont conduit l’équipe actuelle à une conclusion différente, identifiant la structure comme un mur d’enceinte construit par étapes et renforcé au fil du temps. Ce n’était donc pas une simple protection contre les crues, mais bien une fortification urbaine pensée sur le temps long.

Le plus troublant reste sous la base du mur. Des carottages de sol prélevés sous le mur contenaient de la poterie de style Kot Diji, indiquant que des habitants vivaient déjà sur place avant même l’édification du mur. Une occupation antérieure, discrète, sans les remparts spectaculaires qu’on associe d’ordinaire à la civilisation de l’Indus. Et surtout : cette structure n’a rien d’un vestige abandonné après quelques décennies. Le communiqué de la DGAA confirme que les murs ont été agrandis et entretenus jusqu’à au moins 2200 avant notre ère, démontrant un effort civique organisé et soutenu sur de nombreuses générations.

Une ville qui existait avant d’être une ville

Faut-il pour autant réécrire tous les manuels et faire remonter la naissance de Mohenjo-daro à 3300 avant notre ère, comme certains titres l’ont claironné ? Les spécialistes appellent à la prudence. Une analyse critique publiée récemment nuance l’ampleur de la découverte : les données récentes issues de Mohenjo-daro ne suggèrent pas que l’urbanisation du site remonte à 3300 avant notre ère, mais indiquent plutôt que le site s’enracine dans une phase antérieure, pré-urbaine. La nuance est de taille. Il y a bien une présence humaine plus ancienne, mais la ville planifiée, avec ses rues en damier et ses bains publics, appartient toujours à la phase mature harappéenne.

Ce que confirme d’ailleurs la DGAA elle-même dans son communiqué officiel : les nouvelles datations au radiocarbone ont confirmé une occupation urbaine antérieure à Mohenjo-daro durant la phase Kot Diji, vers 3300-2600 avant notre ère, tandis que les échantillons de poterie et de carbone provenant des niveaux moyens et supérieurs des nouvelles fouilles confirment que les phases plus tardives du mur en briques crues ont été construites durant la phase Harappa, débutant vers 2600 avant notre ère. Deux strates, deux histoires : celle d’un village qui grandit dans l’ombre, puis celle d’une métropole qui s’impose. À son apogée, cette dernière comptait au moins 40 000 habitants répartis sur 593 hectares, avec plus de 700 puits et un système de drainage évacuant les eaux usées. Pour une cité de l’âge du bronze, c’est proprement vertigineux.

Le vrai mystère, ce n’est pas la naissance, c’est la fin

Repousser l’origine de la ville ne fait qu’épaissir le mystère de sa disparition. Une autre équipe, à l’Institut indien de technologie de Gandhinagar, a livré fin 2025 l’explication la plus solide à ce jour sur l’effondrement de toute la civilisation de l’Indus. L’équipe a identifié quatre clusters régionaux ayant connu des réponses distinctes du débit des rivières lors de sécheresses majeures : l’Indus supérieur (région de Harappa), l’Indus moyen, l’Indus inférieur (Mohenjo-daro et Chanhu-daro) et la région du Saurashtra. Pas un cataclysme soudain, donc, mais un étranglement lent. Les chercheurs ont recensé quatre sécheresses majeures survenues il y a environ 4 445 à 3 418 ans, chacune durant plus de 85 ans, l’une d’elles s’est étirée sur environ 164 ans, réduisant les précipitations annuelles d’environ 13 %.

Ce climat capricieux n’a pas vidé les villes du jour au lendemain. Il s’agissait non pas d’un effondrement soudain, mais plutôt de grandes cités se fragmentant progressivement en petites communautés rurales, à mesure que les habitants s’adaptaient à l’aggravation de la sécheresse. Une autre étude, publiée cette année dans la revue Antiquity, ajoute une pièce inattendue au puzzle social de la ville : l’analyse a révélé des niveaux d’inégalité plus faibles que ceux observés dans d’autres sociétés urbaines anciennes, l’écart entre résidents aisés et plus pauvres se réduisant même au fil du temps. Une cité plus vieille qu’on ne le pensait, mais aussi plus égalitaire que ses contemporaines mésopotamiennes ou égyptiennes : voilà qui bouscule pas mal d’idées reçues sur l’urbanisation antique.

Ce qu’il reste à creuser

Les fouilles ne sont pas terminées. La DGAA a annoncé vouloir poursuivre le travail sur le terrain : de futures investigations viseront à tracer le plan du mur d’enceinte autour du Stupa Mound afin de tenter de localiser des portes. Mais le temps presse pour des raisons bien plus terre à terre que la science pure. Les ruines actuelles font face à une menace différente, car des eaux souterraines chargées en sel et les intempéries attaquent des briques autrefois protégées par l’enfouissement. Chaque centimètre de mur mis au jour pour être daté est aussi, paradoxalement, un centimètre de plus exposé à l’érosion. La cité qui a survécu près de cinq millénaires sous terre pourrait bien s’effriter en quelques décennies à l’air libre, ironie que les archéologues pakistanais connaissent mieux que quiconque.