Vingt-six heures. C’est le temps qu’il a fallu au télescope spatial Euclid pour photographier plus de 60 millions d’étoiles au cœur de notre galaxie, produisant au passage l’image la plus détaillée jamais réalisée en lumière visible du centre de la Voie lactée. Le hic ? Cet instrument n’a jamais été conçu pour ça.
À retenir
- Un télescope lancé pour étudier l’Univers sombre pointé vers l’endroit qu’il ne devrait jamais pouvoir observer
- 26 heures de données produisant ce que les meilleurs observatoires terrestres auraient pris trois mois à réaliser
- Une chasse aux exoplanètes invisible cachée derrière les plus belles images jamais capturées du cœur galactique
Un détective de l’Univers sombre détourné de sa mission
Euclid a été lancé en 2023 pour une mission consistant à cartographier un tiers du ciel dans l’espoir d’éclaircir les mystères persistants de la matière noire et de l’énergie sombre. Sa spécialité : traquer des galaxies lointaines, faibles et diffuses, pour reconstituer la trame invisible qui structure l’Univers. Rien à voir, a priori, avec le centre surpeuplé de notre propre galaxie, une zone si dense en étoiles que la plupart des instruments s’y retrouvent littéralement aveuglés.
Le 23 mars 2025, l’équipe scientifique a pourtant décidé de tenter le pari. « Maintenant, nous avons décidé de pointer Euclid vers la zone la plus brillante du ciel, et ça fonctionne à merveille, c’est extraordinaire », s’enthousiasme l’astronome français Jean-Charles Cuillandre, qui travaille sur la mission. Un aveu qui en dit long : personne, pas même dans l’équipe, n’était certain du résultat.
Le résultat, dévoilé par l’ESA en juin 2026, soit plus d’un an après la prise de vue, a de quoi surprendre. La densité d’étoiles dans cette région est telle qu’il est souvent difficile de distinguer les sources individuelles, mais Euclid parvient à séparer et observer avec précision des millions d’étoiles au sein de cette région extrêmement encombrée. Une prouesse technique rendue possible par une combinaison rare : un champ de vue immense associé à une résolution suffisamment fine pour isoler chaque point lumineux.
Une mosaïque grande comme 22 pleines lunes
Concrètement, l’image publiée n’est pas une photo unique mais un assemblage. Euclid a observé cette zone pendant environ 26 heures en assemblant neuf prises de vue, pour un résultat qui couvre 4,8 degrés carrés de ciel, soit une surface équivalente à près de 22 fois le diamètre apparent de la pleine Lune. Chaque cliché, à lui seul, dépasse déjà la taille apparente de notre satellite naturel.
Pour donner une idée du gouffre technologique que cela représente, il faut comparer avec les meilleurs télescopes terrestres actuels. Pour observer la même mosaïque d’Euclid, l’observatoire Keck aurait besoin d’environ 2000 heures. ce qu’Euclid a bouclé en un peu plus d’une journée aurait mobilisé l’un des plus puissants télescopes au sol pendant près de trois mois, nuit après nuit. La différence tient à la position d’Euclid : loin de l’atmosphère terrestre, à environ 1,5 million de kilomètres de la Terre, il échappe aux turbulences qui brouillent la vision des instruments au sol.
Les images brutes, capturées en noir et blanc par la caméra VIS d’Euclid, ont ensuite reçu un traitement particulier. Jean-Charles Cuillandre s’est attaché à enrichir en couleurs les données fournies par Euclid grâce à de nouvelles observations obtenues avec la caméra MegaCam construite par le CEA et montée sur le télescope au sol Canada-France-Hawaï. Le résultat final ressemble, selon certains observateurs, à des peintures rupestres ou à des filons de minerai d’or, un mélange de teintes chaudes qui tranche avec l’imagerie habituellement froide de l’astronomie professionnelle.
Une chasse aux exoplanètes qui n’en a pas l’air
Cette campagne d’observation ne visait pourtant pas à faire de belles images. Son objectif, plus discret, touche à la recherche d’exoplanètes par une méthode appelée microlentille gravitationnelle. Le microlentillage repose sur l’alignement fortuit de deux étoiles par rapport à un observateur : lorsqu’une étoile passe devant une autre, la plus proche agit comme une loupe cosmique, déviant et amplifiant la lumière de l’étoile en arrière-plan ; si une planète orbite autour de l’étoile la plus proche, sa gravité dévie également cette lumière, de manière légèrement irrégulière. C’est cette infime variation, une sorte de clignotement furtif, qui trahit la présence d’un monde invisible.
Le hic, c’est que cette technique exige des champs stellaires ultra-denses. Comme l’explique Jean-Philippe Beaulieu, de l’Institut d’astrophysique de Paris, pour capter du microlentillage il faut observer des parties du ciel encombrées d’étoiles, comme près du centre de la galaxie ; au cours des vingt dernières années, près de 300 exoplanètes ont été découvertes grâce à cette technique, toutes depuis des télescopes terrestres. L’image d’Euclid contient déjà de quoi nourrir cette quête : elle inclut 51 systèmes planétaires connus, et elle aidera à en étudier bien d’autres qui seront découverts.
L’intérêt ne s’arrête pas là. Cette observation joue aussi le rôle de repère temporel pour les missions futures. « En 24 heures, Euclid a déjà capturé les étoiles impliquées dans tous les futurs événements de microlentille que le télescope spatial Roman détectera, mais avant que les étoiles et planètes impliquées ne se soient alignées », explique Natalia Rektsini de l’Institut d’astrophysique de Paris, ce qui signifie que quiconque détecte un événement de microlentille dans la même région pourra utiliser les données d’Euclid comme référence temporelle passée et voir comment les étoiles apparaissaient avant leur chevauchement.
Le télescope américain Nancy Grace Roman, dont le lancement était programmé fin août 2026, va justement scruter cette même portion de ciel pendant des années. Le mosaïque d’Euclid couvre déjà l’intégralité de la zone que Roman surveillera, transformant cette observation d’un jour en une sorte de photo de référence, un « avant » archivé pour comparer avec les « après » à venir. Comme le résume Jason Rhodes, scientifique au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, ajouter l’instantané d’Euclid aux futures observations de Roman aidera à mieux cartographier notre galaxie.
Reste un détail qui donne le vertige : cette image, capturée en une seule journée de mars 2025, n’a été dévoilée au public que quinze mois plus tard. Le temps, sans doute, de calibrer les couleurs, de croiser les catalogues d’étoiles connues et de préparer le terrain scientifique pour Roman. Une preuve que même en astronomie, la patience reste le prix à payer pour transformer une prouesse technique en découverte exploitable.
Sources : trustmyscience.com | clubic.com


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