Imaginez une centrale nucléaire flambant neuve, entièrement construite, équipée, prête à fonctionner, et qui n’a jamais produit le moindre watt d’électricité. C’est pourtant la réalité de Zwentendorf, en Autriche. Achevée en 1978 pour l’équivalent d’un milliard d’euros, elle dort depuis quarante-huit ans, figée par la volonté populaire.
- La centrale de Zwentendorf, achevée en 1978, n'a jamais été mise en service après un référendum où le non l'a emporté avec à peine plus de 50 % des voix
- Suite à ce vote, l'Autriche a adopté une loi interdisant l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins de production électrique, toujours en vigueur aujourd'hui
- Le site a été reconverti : pièces revendues, lieu de tournages et de formations, et installation de panneaux photovoltaïques sur ses structures
Un milliard d’euros englouti pour une centrale qui n’a jamais démarré
Au début des années 1970, l’Autriche suit le mouvement mondial vers l’atome. Le choc pétrolier de 1973 a rebattu les cartes énergétiques partout en Europe, et Vienne veut sécuriser son approvisionnement en électricité sans dépendre du pétrole ou du gaz importés. Le choix se porte sur les bords du Danube, à une quarantaine de kilomètres de la capitale, dans la petite commune de Zwentendorf an der Donau.
Le chantier est lancé avec les standards technologiques de l’époque. Un réacteur à eau bouillante, fourni par un consortium allemand, doit produire environ 700 mégawatts, de quoi alimenter une portion significative du pays. Les travaux avancent, les équipements sont installés, les systèmes de sécurité testés. En 1978, l’installation est techniquement prête à fonctionner.
Le coût total du projet s’élève à environ cinq virgule deux milliards de schillings autrichiens de l’époque, soit l’équivalent d’un milliard d’euros actuels. Une somme colossale pour un pays de la taille de l’Autriche, engagée dans ce qui devait être le fleuron de sa politique énergétique. Sauf que l’histoire allait en décider autrement.
Ce dimanche de novembre 1978 où l’Autriche a dit non à l’atome
Face à une opposition grandissante dans la population, le chancelier Bruno Kreisky prend une décision qui va marquer l’histoire énergétique du pays. Plutôt que d’imposer la mise en service de la centrale par voie parlementaire, il choisit de soumettre la question directement aux citoyens. Un référendum est organisé, et Kreisky lie même son avenir politique au résultat.
Le scrutin se joue à un fil. Le non l’emporte avec une majorité extrêmement courte, à peine plus de 50 % des voix. Un écart si minime qu’il tient presque du hasard statistique, mais qui suffit à sceller le destin de Zwentendorf. La centrale, pourtant achevée et opérationnelle, ne sera jamais chargée en combustible nucléaire.
Cette décision ne reste pas sans conséquence législative. Dans la foulée du vote, l’Autriche adopte une loi interdisant purement et simplement l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins de production électrique sur son territoire. Un texte qui reste en vigueur aujourd’hui et qui fait de l’Autriche l’un des rares pays européens totalement sortis de la course à l’atome, avant même d’y être vraiment entré.
Zwentendorf, la centrale fantôme qui dort depuis 48 ans sans produire un watt
Depuis ce fameux dimanche de novembre 1978, les installations de Zwentendorf n’ont jamais été mises sous tension. Pas une seule barre de combustible n’a été introduite dans le réacteur. La centrale est restée exactement dans l’état où elle se trouvait au moment de son achèvement, comme un instantané figé dans le temps.
Plutôt que de démanteler l’ensemble, ce qui aurait représenté un coût supplémentaire considérable, l’Autriche a choisi de conserver le site. Mieux encore, certaines pièces et composants techniques ont été démontés au fil des décennies pour être revendus ou réutilisés dans d’autres centrales en activité ailleurs en Europe, notamment en Allemagne voisine. Zwentendorf est ainsi devenue, d’une certaine manière, un réservoir de pièces détachées pour l’industrie nucléaire du continent.
Le site a également trouvé une seconde vie plus inattendue. Son architecture industrielle, avec son imposant dôme de confinement intact, a servi de décor pour des tournages de films et de séries. Des exercices de formation pour le personnel d’autres centrales nucléaires y sont aussi organisés régulièrement, profitant d’infrastructures réelles mais sans aucun risque de radioactivité.
Que devient aujourd’hui ce monument raté de l’énergie nucléaire autrichienne
Aujourd’hui, Zwentendorf n’est plus seulement un symbole d’échec industriel. Le site a été équipé de panneaux photovoltaïques installés directement sur ses structures, transformant partiellement cette ancienne cathédrale de l’atome en petite centrale solaire. Un symbole fort, presque ironique, pour un pays qui a préféré fermer la porte au nucléaire pour mieux miser sur les renouvelables.
Ce destin singulier n’est pas totalement isolé dans l’histoire du nucléaire mondial. Aux Philippines, la centrale de Bataan a connu une trajectoire étonnamment similaire. Construite sous l’administration de Ferdinand Marcos en réponse au même choc pétrolier des années 1970, elle a été achevée en 1984 pour un coût qui a finalement grimpé à 2,2 milliards de dollars, pour une puissance réduite de moitié par rapport aux ambitions initiales.
Jamais chargée en combustible non plus, en raison de problèmes financiers et de risques sismiques sur la péninsule où elle se trouve, Bataan a finalement été mise sous cocon après l’accident de Tchernobyl, sous la présidence de Corazon Aquino. En 2011, son simple entretien coûtait encore 155 000 dollars par jour à l’État philippin, avant que le site ne soit à son tour ouvert aux visiteurs quelques mois plus tard. Aujourd’hui, les Philippines envisagent même de relancer ce projet ou de construire un petit réacteur modulaire, avec l’ambition d’une première centrale opérationnelle d’ici 2032.
Ces deux histoires parallèles, à des milliers de kilomètres de distance, racontent la même leçon. Un chantier nucléaire ne se résume jamais à du béton et de la technologie. Il se heurte aussi, et parfois il s’y brise, à l’adhésion populaire et aux circonstances géopolitiques du moment. Zwentendorf reste, quarante-huit ans après son achèvement, le témoin silencieux d’un pari énergétique jamais lancé, mais jamais totalement effacé non plus.


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