Un croquis vieux de cinq siècles, dormant dans les carnets de Léonard de Vinci, a fini par prendre son envol dans la campagne anglaise. Bâtie par Steve Roberts pour un documentaire télévisé, la réplique a décollé des South Downs. À la différence de ses machines à ailes battantes, ce dessin de Léonard portait un humain.

À retenir
  • En 2002, Skysport Engineering a construit pour la télévision britannique un planeur grandeur nature d'après un croquis de Léonard de Vinci, en n'utilisant que des matériaux disponibles vers 1500 (peuplier noir, bambou, lin, cuir et chanvre).
  • La pilote Judy Leden, triple championne du monde de vol libre, a réussi plusieurs vols captifs avec cet appareil sur la colline de High and Over, dans le Sussex, malgré sa quasi-impossibilité à être dirigé.
  • La même année, un second planeur testé par Robbie Whittall pour la BBC a volé avec succès dans le Wiltshire, confirmant que les principes aérodynamiques imaginés par Léonard de Vinci fonctionnaient réellement.

Il y a des idées qui attendent leur heure pendant des générations entières. Celle de Léonard de Vinci sur le vol plané en fait partie. Pendant que ses machines à ailes battantes, les fameux ornithoptères, ont nourri l’imaginaire collectif et les manuels scolaires, un autre de ses dessins est resté dans l’ombre. Un planeur. Un vrai, pensé pour transporter un être humain dans les airs, sans battement d’ailes, juste porté par le vent. Et ce dessin allait un jour sortir du papier.

Un dessin de Léonard de Vinci resté lettre morte pendant 500 ans

Quand on évoque Léonard de Vinci et l’aviation, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle de ses machines volantes à ailes battantes, ces ornithoptères dont les esquisses ont fasciné des générations d’ingénieurs amateurs. Pourtant, dans la masse de ses carnets, un autre type d’appareil apparaît : un planeur, conçu non pas pour imiter le battement d’un oiseau, mais pour exploiter les courants d’air de la même façon qu’un rapace plane sans effort.

Ce détail change tout dans la manière de considérer le génie florentin. Léonard n’a pas seulement imaginé des machines complexes et mécaniquement ambitieuses. Il a aussi pensé une solution plus sobre, plus aérodynamique, reposant sur des principes que l’on retrouve aujourd’hui dans le deltaplane moderne. Mais faute de moyens techniques et faute, probablement, d’une volonté de tester grandeur nature une idée aussi risquée, ce dessin est resté un simple croquis.

Pendant cinq siècles, personne n’a cherché à vérifier si ce plan tenait réellement la route. Les historiens de l’art l’ont étudié, les passionnés d’aéronautique l’ont commenté, mais aucune tentative sérieuse de construction n’avait été menée jusqu’au début des années 2000. Il aura fallu l’initiative d’une chaîne de télévision britannique pour que ce dessin quitte enfin le papier et affronte, pour la toute première fois, le ciel pour lequel il avait été imaginé.

Quand Steve Roberts décide de donner vie au croquis pour la télévision

C’est en juin 2002 que tout commence vraiment. La société Skysport Engineering, dirigée notamment par Steve Roberts et Martin Kimm, reçoit une commande peu banale de la part d’ITN Factual, une structure spécialisée dans la production de contenus factuels pour la télévision britannique. La mission : concevoir et construire un planeur de Léonard de Vinci volant, à l’échelle 1, c’est-à-dire grandeur nature et réellement capable de prendre l’air.

La contrainte imposée au projet n’avait rien d’un gadget marketing. Il s’agissait de rester fidèle à l’esprit du dessin original, en n’utilisant que des matériaux qui auraient été disponibles vers 1500. Pas question donc de fibre de carbone ou d’aluminium léger. L’armature de l’appareil a été façonnée en peuplier noir et en bambou, deux matériaux déjà connus et travaillés à l’époque de Léonard. La voile, elle, a été taillée dans du lin, assemblée grâce à des lanières de cuir et de la ficelle de chanvre.

Seule concession réellement moderne sur l’appareil lui-même : une barre de contrôle moderne, ajoutée pour permettre un minimum de manipulation en vol. Un minimum, car le résultat final avait un défaut de taille, et pas des moindres : le planeur se révélait pratiquement impossible à diriger une fois en l’air. Un comble pour un appareil censé incarner la quintessence de l’ingéniosité humaine.

Avant même d’envisager un vol grandeur nature, l’équipe a dû rassurer tout le monde sur la viabilité aérodynamique du concept. Un modèle réduit avait en effet montré une instabilité en tangage préoccupante, ce mouvement de bascule avant-arrière qui peut transformer un vol plané en chute incontrôlée. La stabilité de l’appareil en taille réelle a donc été vérifiée méthodiquement sur le banc d’essai de la British Hang Gliding and Paragliding Association, avant d’envisager le moindre décollage. Les résultats ont finalement montré que le planeur grandeur nature restait stable en tangage, du moins dans les régimes de vol normaux.

Le jour où Judy Leden a réussi ce que le génie florentin n’avait jamais vu

Pour piloter cet engin pour le moins particulier, il fallait quelqu’un capable de composer avec l’imprévisible. Le choix s’est porté sur Judy Leden, née en 1959, triple championne du monde, deux fois en deltaplane et une fois en parapente. Une pilote expérimentée, habituée aux appareils modernes les plus performants, et qui allait pourtant se retrouver suspendue sous une structure de bois et de toile, pensée cinq siècles plus tôt par un homme qui n’avait jamais vu voler le moindre aéronef habité.

Le vol captif a eu lieu sur la colline de High and Over, dans le Sussex, un site reconnu localement pour la pratique du vol libre. L’équipement de sécurité fourni à Judy Leden donne une idée assez nette du pari pris ce jour-là : un casque, un mousqueton, une sangle de suspension, et un système d’entraînement par rails mis à disposition par le club Sussex Hang Gliding and Paragliding. Rien de plus. Pas de parachute de secours sophistiqué, pas de structure de rattrapage dernier cri. Juste les protections minimales qu’imposait la prudence moderne, appliquées à une machine presque entièrement médiévale.

Selon la Fédération Aéronautique Internationale, c’est en octobre 2002 que Judy Leden est devenue, de fait, ce que l’on pourrait appeler le pilote d’essai de Léonard de Vinci, en volant sur un planeur bâti d’après des dessins vieux de 500 ans. De nombreux vols ont été réalisés durant cette période, ainsi qu’en décembre de la même année, permettant d’affiner la compréhension du comportement de l’appareil en conditions réelles.

Il faut imaginer la scène un instant. Une pilote aguerrie, habituée aux matériaux composites et aux calculs aérodynamiques précis, confiant son équilibre à une armature de peuplier noir et de bambou, maintenue par des lanières de cuir. Et cette armature, envers et contre son défaut de pilotabilité, a tenu l’air. Léonard avait vu juste sur l’essentiel : la forme, les proportions, le principe de portance. Ce que son époque ne lui permettait pas de vérifier, Judy Leden l’a confirmé cinq siècles plus tard, suspendue sous cette voile de lin au-dessus des collines du Sussex.

Pourquoi ce planeur change tout ce que l’on croyait savoir sur Léonard ingénieur

Ce vol dans le Sussex n’était d’ailleurs pas une initiative isolée. La même année, un projet parallèle mené par la BBC, présenté par Alan Yentob, a suivi une démarche comparable mais avec un appareil distinct. Cette fois, c’est Robbie Whittall qui a été chargé de tester le planeur, après des essais en soufflerie et sur simulateur menés à l’université de Liverpool. Le vol s’est déroulé avec succès dans le Wiltshire, en novembre 2002, confirmant une fois de plus la viabilité du concept imaginé par Léonard.

Deux équipes différentes, deux approches techniques distinctes, mais un même résultat : les principes aérodynamiques couchés sur le papier par Léonard de Vinci fonctionnaient réellement. Ce n’est pas rien. Cela signifie que, bien avant que l’on comprenne formellement les lois de la portance et de la résistance de l’air, un observateur attentif de la nature, en l’occurrence du vol des oiseaux, avait réussi à transposer intuitivement ces principes dans une structure capable de porter un poids humain.

On mesure souvent le génie de Léonard de Vinci à travers ses machines les plus spectaculaires, celles qui ressemblent à des oiseaux mécaniques ou à des hélicoptères primitifs. Mais ce planeur raconte une autre histoire, plus discrète et peut-être plus significative encore. Elle montre un ingénieur capable de simplifier un problème complexe, de renoncer à l’imitation stricte du vivant pour privilégier l’efficacité. Une approche qui, sur le papier comme dans les airs, s’est révélée étonnamment moderne.

Il reste tout de même une limite à ne pas oublier dans cette histoire : aucune agence de presse majeure ni aucun grand titre international n’a, à ce jour, documenté ce vol de façon extensive. Les informations disponibles proviennent principalement de la Fédération Aéronautique Internationale, du constructeur Skysport Engineering, ainsi que des universités de Derby et de Liverpool, auxquelles s’ajoutent quelques sources spécialisées dans l’histoire du vol libre. Les dates elles-mêmes varient légèrement selon les sources, entre les vols d’octobre 2002 et la diffusion du documentaire, parfois située en 2003. Un flou qui n’enlève rien à la réalité du résultat obtenu, mais qui invite à rester prudent sur certains détails périphériques.

Ce qui demeure certain, en revanche, c’est qu’un dessin resté muet pendant cinq siècles a fini par parler le seul langage qui compte vraiment en aéronautique : celui du vent qui porte, de la structure qui résiste, et du pilote qui, suspendu dans le vide, sent que l’appareil fonctionne. Léonard de Vinci n’a jamais vu voler sa création. Mais sur une colline du Sussex, en 2002, quelqu’un l’a fait pour lui.