Serpentant sur plus de 195 kilomètres à travers les plaines arides du nord-est de l’Iran, une muraille de briques rouges a longtemps alimenté les fantasmes des archéologues et des historiens. On l’appelle le « Serpent rouge », parfois la « barrière d’Alexandre », et on lui prêtait volontiers une origine aussi prestigieuse que mystérieuse. Pendant des siècles, ce gigantesque ouvrage défensif du Golestan a été associé au conquérant macédonien, comme s’il fallait forcément un nom aussi retentissant pour expliquer une telle prouesse d’ingénierie. Sauf que la science vient de rebattre complètement les cartes. Grâce à des techniques de datation d’une précision redoutable, une équipe menée par le professeur Eberhard Sauer a tranché : ce mur n’a jamais vu passer les armées d’Alexandre. Il est sassanide, construit au Ve siècle de notre ère, et son histoire est encore plus fascinante que la légende qui l’entourait.
- Les datations par carbone 14 et luminescence stimulée optiquement démontrent que le mur de Gorgan, long de plus de 195 km, a été construit au Ve-VIe siècle sous l'Empire sassanide, et non par Alexandre le Grand.
- Cette fortification, dotée de plus de 30 forts, servait probablement à protéger l'empire perse contre les incursions des Hephthalites (Huns blancs) sous le règne de Pérôz Ier.
- La couleur rouge caractéristique du mur provient de l'argile ferrugineuse utilisée pour fabriquer les briques, matériau choisi en l'absence de pierre ou de bois dans la région du Golestan.
Le mythe d’Alexandre le Grand autour du Serpent rouge
Il faut dire que l’ampleur du mur de Gorgan a de quoi impressionner. Avec ses plus de 30 forts associés et son tracé qui s’étire sur environ 200 kilomètres, l’ouvrage dépasse en longueur le mur d’Hadrien et le mur Antonin réunis, ces fameuses fortifications romaines érigées en Grande-Bretagne. Face à une telle démesure, l’imaginaire populaire a rapidement cherché un bâtisseur à la hauteur du défi. Alexandre le Grand, qui avait traversé cette région au IVe siècle avant notre ère lors de ses campagnes asiatiques, s’est imposé comme le candidat idéal. D’où ce surnom de « barrière d’Alexandre » qui a traversé les époques, porté par les récits et les traditions locales.
Pourtant, avant même les récentes datations, l’hypothèse la plus répandue chez les spécialistes penchait plutôt vers les Parthes, cette dynastie qui a régné sur l’Iran entre le IIIe siècle avant J.-C. et le IIIe siècle après J.-C. Mais là encore, rien n’était vraiment tranché. Les propositions des chercheurs s’étalaient sur plus d’un millénaire, certains évoquant une construction initiale parthe suivie d’une restauration sassanide. Autant dire que le flou régnait, et que seule une analyse scientifique rigoureuse des matériaux pouvait mettre tout le monde d’accord.
La luminescence optiquement stimulée, une technologie au service de l’archéologie
Pour percer ce mystère vieux de plusieurs siècles, les chercheurs ont combiné deux méthodes de datation indépendantes. La première, bien connue du grand public, repose sur le carbone 14. La seconde, plus technique mais tout aussi fascinante, s’appelle la luminescence stimulée optiquement, souvent abrégée en OSL. Son principe peut se résumer simplement : lorsqu’une brique est cuite dans un four, l’énergie emmagasinée par les minéraux qu’elle contient est remise à zéro. À partir de ce moment précis, une sorte de chronomètre invisible se déclenche, et les grains de quartz ou de feldspath présents dans l’argile commencent à accumuler progressivement de l’énergie sous l’effet du rayonnement naturel environnant.
En laboratoire, il suffit alors d’exposer ces mêmes grains à une source de lumière contrôlée pour libérer cette énergie stockée sous forme de signal lumineux. Plus le signal est intense, plus le temps écoulé depuis la dernière cuisson est long. C’est un peu comme si chaque brique conservait en elle une horloge géologique, remise à l’heure zéro au moment de sa fabrication. Cette technique s’avère particulièrement précieuse pour dater des structures en terre cuite, là où le carbone 14 trouve parfois ses limites par manque de matière organique exploitable. En croisant les résultats des deux méthodes sur plusieurs échantillons prélevés le long du mur, les scientifiques ont obtenu une cohérence remarquable, verrouillant définitivement la fourchette chronologique autour du Ve et du VIe siècle après J.-C.
L’empire sassanide et la véritable origine du mur de Gorgan
Les résultats de ces analyses ont été sans appel : la luminescence stimulée optiquement et la datation au radiocarbone ont prouvé de manière concluante que le mur de Gorgan avait bien été construit sous l’Empire sassanide, cette dynastie perse qui a succédé aux Parthes et dominé la région pendant plusieurs siècles. Un détail historique vient d’ailleurs renforcer cette conclusion scientifique de façon troublante. Un historien iranien du XIIIe siècle avait en effet attribué la construction de cette fortification au shahanshah Pérôz Ier, qui régna de 459 à 484. Or cette période correspond précisément à des années de conflits intenses entre les Sassanides et les Hephthalites, également connus sous le nom de Huns blancs, un peuple nomade originaire d’Asie centrale qui menaçait régulièrement les frontières septentrionales de l’empire perse.
Ce mur n’était donc pas une simple curiosité architecturale, mais un véritable rempart stratégique destiné à protéger les territoires sassanides contre les incursions venues du nord. Quant à cette teinte rougeâtre si caractéristique qui lui a valu son surnom, elle s’explique par un choix de matériau dicté par la géographie locale. La région du Golestan ne disposant ni de pierre ni de bois en quantité suffisante, les bâtisseurs ont dû se tourner vers la brique cuite, dont l’argile ferrugineuse donne cette couleur rouge si reconnaissable une fois passée au four.
Ce que cette découverte change dans la compréhension de l’histoire iranienne
Au-delà de la simple question de datation, cette avancée scientifique permet de mieux comprendre les capacités d’organisation et d’ingénierie de l’Empire sassanide. Ériger une fortification de cette envergure, avec plus de 30 forts répartis le long d’un tracé de 200 kilomètres, nécessitait une logistique colossale, une main-d’œuvre considérable et une planification militaire extrêmement rigoureuse. Les fouilles ont d’ailleurs révélé un détail saisissant sur l’évolution du paysage depuis cette époque : un four à briques utilisé pour la construction du mur a été retrouvé submergé par la montée des eaux de la mer Caspienne, un phénomène survenu entre le XIVe et le XVe siècle. Au moment de l’édification du mur, mille ans plus tôt, le niveau de la mer était pourtant plusieurs mètres plus bas qu’aujourd’hui, ce qui explique pourquoi une partie du tracé original reste aujourd’hui engloutie sous les flots.
Les vestiges encore visibles aujourd’hui s’étendent sur environ 155 kilomètres, avec une largeur variant entre 6 et 10 mètres selon les tronçons. Cette datation sassanide replace ainsi le mur de Gorgan dans un contexte historique précis, celui d’un empire perse confronté à des menaces nomades bien réelles, et qui a su répondre par un chantier d’une ampleur comparable aux plus grandes réalisations défensives de l’Antiquité. On comprend mieux pourquoi cette ligne de fortification est désormais considérée comme la plus monumentale entre l’Europe centrale et la Chine.
Ce qui rend cette histoire particulièrement captivante, c’est la façon dont une légende tenace, celle d’un mur attribué à Alexandre le Grand, a fini par céder face à la rigueur des méthodes scientifiques modernes. Le Serpent rouge n’a jamais été la barrière d’un conquérant macédonien, mais bien l’œuvre méthodique d’un empire perse déterminé à défendre ses frontières. Une leçon d’humilité pour l’archéologie, qui rappelle combien les traditions populaires, aussi anciennes soient-elles, doivent toujours être confrontées aux preuves tangibles que seule la science peut apporter.


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