Un empereur a un jour commandé un éléphant de bronze haut comme un immeuble de huit étages pour trôner place de la Bastille. Le projet ne verra jamais le jour sous cette forme. À sa place, les Parisiens ont vécu avec une maquette fantomatique pendant plus de trois décennies, en plein centre de la capitale.

À retenir
  • Napoléon ordonna en 1810 une fontaine monumentale en forme d'éléphant de 24 mètres de haut pour la place de la Bastille, finalement remplacée par une simple maquette en bois et plâtre faute de bronze disponible
  • Abandonnée après la chute de l'Empire, la maquette s'est dégradée pendant 36 ans avant d'être démolie en 1846, révélant plus de deux cents rats dans sa structure
  • Victor Hugo s'est inspiré de ce monument délabré pour en faire le refuge de Gavroche dans Les Misérables, avant que la colonne de Juillet ne s'élève à son emplacement

Un éléphant géant devait régner sur la place de la Bastille

Tout commence par un décret impérial qui aurait de quoi surprendre n’importe quel urbaniste moderne. En février 1810, Napoléon ordonne qu’une fontaine monumentale en forme d’éléphant soit érigée à l’emplacement de l’ancienne forteresse de la Bastille, symbole fraîchement abattu de l’Ancien Régime. L’idée n’est pas anodine : il s’agit de marquer durablement le paysage parisien avec un symbole de puissance, taillé dans le métal des canons pris aux troupes espagnoles vaincues.

Le cahier des charges est tout sauf modeste. L’architecte Jacques Cellerier imagine un pachyderme de 24 mètres de haut, dont 15 mètres pour l’animal lui-même et 9 mètres supplémentaires pour une tour installée sur son dos. Ajoutez à cela 16 mètres de long, et vous obtenez une structure capable de dominer très largement les toits environnants de l’époque.

Et puis il y a ce détail qui donne le vertige : l’eau de la fontaine devait jaillir directement de la trompe de l’animal, retombant en cascade sur la place. Un dispositif hydraulique pensé comme une véritable mise en scène urbaine, où la technique devait se mettre au service du spectacle impérial.

Du plâtre et du bois pour incarner un rêve d’empereur

Sur le papier, le projet est colossal. Dans les faits, il se heurte très vite à une réalité bien plus terre à terre : le bronze coûte cher, énormément cher. Les estimations de l’époque tablent sur 177 000 kilogrammes de métal nécessaires pour couler la statue définitive, une quantité difficile à réunir alors que l’Empire mène simultanément plusieurs campagnes militaires qui absorbent l’essentiel des ressources disponibles.

Le calendrier n’arrange rien. Le décret initial fixe une échéance particulièrement serrée : l’éléphant doit être achevé et dévoilé au plus tard en décembre 1811, soit moins de deux ans après l’annonce du projet. Un délai qui relève davantage de la communication politique que d’une planification de chantier réaliste.

Faute de moyens suffisants, les autorités optent pour une solution de compromis qui va façonner l’histoire du monument. Une maquette grandeur nature est construite en bois et en plâtre, abritée sous un hangar et surveillée en permanence par un gardien. L’animal est tellement imposant qu’un escalier à vis est aménagé dans l’une de ses pattes, permettant d’accéder à la tour sommitale comme on monterait dans un petit phare urbain.

Napoléon lui-même se rend sur place en 1813 pour observer l’avancement du chantier. C’est d’ailleurs la dernière fois que le projet bénéficie d’un véritable élan politique, puisque la chute de l’Empire, deux ans plus tard, scelle définitivement le sort de la version en bronze. Commandée par Napoléon en 1810, la fontaine colossale de la Bastille n’aboutira finalement qu’à une maquette en plâtre de 24 mètres de haut, un projet monumental resté inachevé en plein cœur de Paris.

Trente-six ans d’abandon pour un colosse censé impressionner l’Europe

Un monument pensé pour impressionner les puissances voisines va finalement devenir, bien malgré lui, un symbole d’abandon. Après 1814, plus personne ne s’occupe sérieusement de l’entretien de la maquette. Le plâtre, matériau fragile par nature, commence à se dégrader sous l’effet conjugué de la pluie, du gel et de la chaleur estivale.

Chaque saison qui passe emporte avec elle des morceaux entiers de la structure. L’animal censé incarner la gloire impériale se transforme peu à peu en une carcasse décrépite, trônant au milieu d’une place parisienne censée symboliser le renouveau de la capitale. Le contraste entre l’ambition initiale et la réalité du terrain devient de plus en plus frappant au fil des décennies.

Il faudra attendre 1846 pour que la décision soit enfin prise de démonter ce qu’il reste de la maquette, soit 36 années après le décret fondateur. Un délai qui dépasse largement celui de bien des monuments achevés et entretenus, ce qui donne une idée du caractère exceptionnel de cette situation dans l’histoire urbaine de Paris.

De Victor Hugo aux égouts de Paris : la seconde vie surprenante du monument

Un monument à l’abandon finit souvent par nourrir l’imaginaire collectif, et celui-ci ne fait pas exception. Victor Hugo, qui observe la carcasse décatie de l’éléphant durant ses années parisiennes, s’en inspire directement pour l’un des épisodes les plus marquants des Misérables. Dans son roman, c’est à l’intérieur de cette structure délabrée que le jeune Gavroche trouve refuge, transformant un échec architectural en décor littéraire durable.

Cette image d’un intérieur creux et sombre, propice à abriter des êtres oubliés de la société, n’a d’ailleurs rien d’une simple licence poétique. La démolition finale de 1846 révèle une réalité nettement moins romantique : plus de deux cents rats s’échappent des entrailles de la structure au moment où les ouvriers entreprennent de la démanteler.

Ce chiffre, aussi anecdotique qu’il puisse paraître, en dit long sur l’état réel du monument après plus de trois décennies d’exposition aux intempéries sans aucun entretien. L’éléphant impérial, pensé comme une démonstration de puissance militaire et artistique, finit sa carrière comme un refuge pour rongeurs, au cœur même de la capitale française.

Sur l’emplacement prévu pour l’éléphant s’élève finalement la colonne de Juillet, que l’on peut toujours admirer aujourd’hui place de la Bastille. Mais l’histoire de l’éléphant, elle, continue de fasciner les amateurs d’histoire parisienne, comme un témoignage rare de ce que peut devenir un projet grandiose lorsque l’ambition politique dépasse les moyens réellement disponibles pour la concrétiser.