Il existe des secrets si bien gardés que même leur existence a été niée pendant des décennies. Celui dont il est question ici en fait indéniablement partie. Imaginez un instant : un sous-marin diesel-électrique disparaît corps et biens dans les profondeurs du Pacifique, son gouvernement fait comme si de rien n’était, et pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, une superpuissance rivale échafaude un plan pour aller le récupérer, envers et contre les lois de la physique. Ce n’est pas le pitch d’un roman d’espionnage, c’est une histoire bien réelle, enfouie sous des couches de secret défense pendant plus de trente ans avant de refaire surface, un peu comme l’épave elle-même.

À retenir
  • Le K-129, sous-marin soviétique coulé en 1968 dans le Pacifique avec 98 hommes et des missiles nucléaires, a été localisé par la marine américaine grâce à un réseau d'écoute sous-marine.
  • La CIA a lancé le Project Azorian, utilisant le navire Hughes Glomar Explorer, officiellement présenté comme un navire minier, pour tenter de remonter l'épave en 1974.
  • Une défaillance du système de levage a provoqué la rupture du sous-marin durant la remontée, faisant retomber les deux tiers de l'épave, dont une partie des missiles nucléaires, au fond de l'océan.

Un naufrage qui n’aurait jamais dû arriver

Le 8 mars 1968, le K-129, un sous-marin soviétique de la classe Golf II, sombre dans les eaux du Pacifique Nord, à environ 2 510 kilomètres au nord-ouest d’Hawaï. À son bord, 98 hommes d’équipage, des missiles nucléaires et surtout des documents de la plus haute importance stratégique. Les circonstances exactes du drame restent floues encore aujourd’hui, mais une chose est certaine : Moscou, embarrassé par cette perte, choisit le silence radio total. Officiellement, le sous-marin n’a jamais existé, ni sombré, ni emporté ses secrets par le fond.

Sauf que les Américains, eux, ne comptent pas laisser filer une occasion pareille. Grâce à un réseau d’écoute sous-marine, la marine des États-Unis parvient à localiser l’épave dès le 20 août 1968, à une profondeur vertigineuse de plus de 5 000 mètres. Un sous-marin d’exploration américain descend alors photographier la carcasse sous toutes ses coutures, ramenant à la surface pas moins de 20 000 clichés. De quoi confirmer une intuition folle : et si on pouvait carrément remonter l’épave entière ?

Quand la CIA rêve plus grand que l’océan

L’idée paraît d’abord relever du délire pur et simple. Remonter un sous-marin de plusieurs milliers de tonnes depuis une profondeur où la pression écrase littéralement les objets, sans que personne, ni les Soviétiques ni le grand public, ne s’en aperçoive ? Après huit mois de tergiversations, la Maison Blanche tranche en avril 1969 : c’est la CIA qui pilotera l’opération, baptisée Project Azorian. En juillet 1970, l’agence valide un système de levage hors norme conçu par l’entreprise Global Marine, capable en théorie de hisser l’épave depuis les abysses grâce à une immense structure articulée, un peu comme une pince de fête foraine géante plongée dans le noir absolu des grands fonds.

Le budget alloué donne le vertige, tout comme la complexité technique du projet. Il ne s’agit pas simplement de plonger un crochet et de tirer : à cette profondeur, des caméras et un système automatique de maintien de position permettaient le pilotage, mais la moindre erreur de calcul pouvait briser l’épave ou révéler l’opération aux yeux du monde entier. C’est dans ce contexte que naît un navire absolument unique en son genre, taillé sur mesure pour cette mission impossible.

Le Glomar Explorer, ce navire qui cachait tout

En novembre 1971, le chantier naval Sun Shipbuilding, situé à Chester en Pennsylvanie, entame la construction d’un bâtiment de 50 000 tonnes baptisé Hughes Glomar Explorer. Sa couverture officielle ? Un navire minier destiné à extraire des nodules de manganèse au fond des océans pour le compte du célèbre milliardaire excentrique Howard Hughes. Une histoire suffisamment crédible et suffisamment ennuyeuse pour ne susciter aucune curiosité déplacée, ce qui, en matière d’espionnage, constitue déjà une victoire en soi.

À l’été 1974, avec l’aval personnel du président Richard Nixon, le Glomar Explorer prend la mer en direction du site du naufrage. Le comble de l’ironie survient lorsque deux navires soviétiques croisent la route du bâtiment américain et le surveillent de près, persuadés d’assister à une simple opération minière. Pendant ce temps, sous leurs yeux, la pince géante du navire s’enfonce lentement vers l’épave du K-129, entamant l’une des manœuvres les plus tendues de toute la guerre froide.

Ce que les fonds marins ont révélé (et ce qu’ils gardent encore)

Après environ une semaine de remontée au rythme d’un escargot, tant chaque mouvement doit être calculé pour ne pas briser la structure fragilisée du sous-marin, le Project Azorian touche enfin son objectif. Mais la victoire technique se teinte immédiatement d’un goût amer : une défaillance de la pince géante provoque la rupture de l’épave, et les deux tiers du sous-marin, dont une partie des missiles nucléaires tant convoités, retombent au fond de l’océan. Un échec cruel, survenu à quelques mètres seulement de l’aboutissement total de la mission.

Malgré cet accident, l’équipage du Glomar Explorer parvient tout de même à récupérer une partie de l’épave, ainsi que les corps de plusieurs marins soviétiques, auxquels ils offrent une sépulture militaire en mer, cérémonie filmée par la CIA et remise à la Russie près de vingt ans plus tard, en guise de geste diplomatique tardif. L’histoire aurait pu rester enterrée à jamais si un cambriolage totalement fortuit du siège de la Summa Corporation, la société écran de Howard Hughes, n’avait pas mis la puce à l’oreille des journalistes début 1975. Il faudra malgré tout attendre 2010 pour que la CIA déclassifie enfin un document substantiel sur l’un de ses projets les plus secrets, un rapport de 50 pages initialement publié en 1985 dans sa revue interne confidentielle.

Reste aujourd’hui une question qui continue de fasciner historiens et passionnés de guerre froide : que sont réellement devenus ces deux tiers du sous-marin, avec leurs codes et leurs ogives, quelque part sous 5 000 mètres d’eau du Pacifique ? Une partie de cette histoire dort peut-être encore, dans le noir et le silence des abysses, attendant qu’on daigne un jour aller la chercher.