Pluton n’a toujours pas bouclé une seule orbite depuis sa découverte en 1930. Il lui faut environ 248 ans pour faire le tour du Soleil. Repérée à l’observatoire Lowell par un jeune astronome amateur, elle n’achèvera son premier tour complet qu’en 2178, soit près de deux siècles d’attente pour un seul voyage orbital.

Il y a des chiffres qui donnent le vertige rien qu’à les écrire. Celui-là en fait partie : lorsque Pluton bouclera enfin son premier tour complet autour du Soleil depuis sa découverte, plus aucun humain actuellement vivant ne sera là pour le constater. Entre 1930 et 2178, ce sont près de deux siècles d’histoire humaine qui s’écouleront pendant que ce petit monde glacé termine patiemment sa course. Un rendez-vous cosmique qui en dit long sur l’immensité de notre système solaire.

À retenir
  • Pluton met environ 248 ans à boucler une orbite autour du Soleil, son premier tour complet depuis sa découverte s'achèvera donc en 2178.
  • Son orbite très excentrique et inclinée de 17 degrés, combinée à une résonance 3/2 avec Neptune, explique la durée et la particularité de son trajet.
  • La sonde New Horizons a survolé Pluton en 2015, révélant notamment Tombaugh Regio et le glacier d'azote de Sputnik Planitia, ainsi que des indices récents de liquide en surface.

1930, l’année où un jeune astronome amateur a changé le système solaire

Tout commence à l’observatoire Lowell de Flagstaff, en Arizona, dans le froid sec du désert américain. Clyde Tombaugh n’a alors que 24 ans. Ni diplômé d’université, ni astronome reconnu, il a été embauché pour comparer méthodiquement des plaques photographiques du ciel nocturne, à la recherche d’un hypothétique astre que l’on appelait alors la Planète X.

Sa technique repose sur un appareil appelé comparateur à clignotement, qui permet de faire alterner rapidement deux images d’une même portion de ciel. Un point qui bouge d’une plaque à l’autre, alors que les étoiles restent fixes, trahit la présence d’un objet du système solaire. C’est exactement ce qu’il repère en comparant des clichés pris les 23 et 29 janvier 1930.

La confirmation officielle de la découverte tombe le 18 février 1930, mais l’annonce publique n’intervient que le 13 mars suivant, jour symbolique choisi pour coïncider avec l’anniversaire de naissance de Percival Lowell, le fondateur de l’observatoire. Le monde découvre alors l’existence d’une neuvième planète, un territoire mystérieux aux confins du système solaire.

Ce qui frappe avec le recul, c’est la patience et la rigueur qu’a nécessité cette découverte. Pas de télescope spatial, pas d’ordinateur, juste des heures passées à scruter des points lumineux presque identiques sur des plaques de verre. Une méthode artisanale qui allait pourtant redessiner la carte du système solaire pour plusieurs générations.

248 ans pour un tour : le calendrier hors norme de la neuvième planète

Pour comprendre pourquoi Pluton met autant de temps à boucler son orbite, il faut d’abord se représenter l’ampleur de son trajet. Sa période de révolution sidérale, c’est-à-dire le temps nécessaire pour effectuer un tour complet autour du Soleil, s’élève à 247 ans et 249 jours. Autant dire environ 248 années terrestres pour un seul passage.

À titre de comparaison, la Terre effectue cette même boucle en 365 jours. Pluton, elle, avance à une vitesse orbitale moyenne de 4,74 kilomètres par seconde, soit 16 809 kilomètres par heure. Cela peut sembler rapide, mais rapporté à l’immensité de son orbite, c’est une allure de tortue cosmique.

L’explication tient en deux mots : distance et trajectoire. Son orbite est fortement excentrique, avec une valeur de 0,25, ce qui signifie qu’elle n’est pas circulaire mais fortement allongée, comme un œuf étiré. Sa distance au Soleil varie ainsi considérablement, oscillant entre 4,44 et 7,375 milliards de kilomètres selon le moment de son parcours.

Son orbite présente également une inclinaison de 17 degrés par rapport au plan de l’écliptique, celui dans lequel évoluent la plupart des planètes du système solaire. Pluton navigue donc légèrement de travers, comme un cycliste qui pencherait constamment sa trajectoire par rapport au peloton.

Un autre phénomène mérite d’être mentionné : la résonance orbitale avec Neptune. Pour chaque fois que Neptune effectue trois tours complets autour du Soleil, Pluton n’en réalise que deux. Cette synchronisation, appelée résonance 3/2, garantit qu’aucune collision ne pourra jamais se produire entre les deux astres, malgré leurs trajectoires qui se croisent parfois.

De Tombaugh à aujourd’hui : un siècle d’observations pour une orbite inachevée

Depuis sa découverte, Pluton a connu bien des rebondissements, le plus marquant étant sans doute sa rétrogradation. Après 76 ans passée au rang de neuvième planète du système solaire, elle a été reclassée comme planète naine par l’Union astronomique internationale, le 24 août 2006. Une décision qui continue, encore aujourd’hui, de diviser le grand public autant que la communauté scientifique.

Ce changement de statut n’a pourtant rien changé à sa trajectoire. Pluton a continué, imperturbable, à parcourir son orbite immense, totalement indifférente aux débats terrestres sur sa classification. Les astronomes, eux, n’ont jamais cessé de s’y intéresser de près.

Le véritable tournant intervient le 14 juillet 2015, lorsque la sonde New Horizons réalise le premier survol de l’histoire de ce monde lointain. Les images renvoyées permettent enfin de fixer avec précision son diamètre, environ 2 370 kilomètres, ce qui en fait le plus grand objet connu de la ceinture de Kuiper, devant Éris.

Parmi les découvertes marquantes de cette mission figure une vaste région en forme de cœur, baptisée Tombaugh Regio en hommage à son découvreur. Son lobe occidental, nommé Sputnik Planitia, s’est révélé être un immense glacier d’azote reposant sur un ancien bassin d’impact, probablement laissé par une collision cosmique survenue il y a des milliards d’années.

Plus récemment, la sonde a connu un épisode notable : son plus long sommeil depuis son lancement. La NASA a annoncé son réveil après près d’une année d’hibernation, confirmant que l’engin se portait bien, alors qu’il évolue désormais à environ 9,5 milliards de kilomètres de la Terre, bien au-delà de Pluton, au cœur de la ceinture de Kuiper.

Quelques semaines plus tard, l’équipe scientifique de la mission a publié une annonce intitulée Discovery: Liquid Flowing on Pluto, sur le site officiel du laboratoire de physique appliquée de Johns Hopkins. Une nouvelle qui relance l’intérêt pour ce petit monde glacé, longtemps considéré comme figé et sans vie géologique active.

Rendez-vous en 2178 : ce que verra (ou pas) l’humanité à l’arrivée de Pluton

Faisons le calcul simple : si Pluton a été repérée en 1930 et qu’il lui faut environ 248 ans pour boucler une orbite, l’échéance tombe en 2178. C’est à cette date que la planète naine achèvera officiellement son premier tour complet autour du Soleil depuis le jour où Clyde Tombaugh l’a identifiée sur ses plaques photographiques.

Autrement dit, personne vivant aujourd’hui n’assistera à cet événement. Même les enfants qui naissent en ce moment auraient besoin d’une longévité exceptionnelle, frôlant les 150 ans, pour espérer en être témoins. C’est dire à quel point l’échelle de temps de Pluton dépasse celle d’une vie humaine, voire de plusieurs générations.

Difficile d’imaginer ce que sera l’exploration spatiale en 2178. Si l’on compare le chemin parcouru entre les plaques photographiques de 1930 et les images haute définition envoyées par New Horizons en 2015, on mesure déjà l’ampleur des progrès technologiques accomplis en moins d’un siècle. Difficile alors de prédire quels outils l’humanité aura développés d’ici 2178 pour observer, voire visiter, ce monde lointain.

Peut-être que de nouvelles sondes auront déjà exploré en détail la ceinture de Kuiper d’ici là. Peut-être aussi que Pluton nous aura livré d’autres secrets, à l’image de cette annonce récente évoquant la présence possible de liquide à sa surface, une découverte qui bouscule l’image d’un astre totalement figé par le froid extrême qui y règne.

Une chose est sûre : Pluton continuera son chemin, imperturbable, pendant que l’humanité poursuivra ses propres bouleversements. Ce rendez-vous fixé en 2178 reste un symbole fascinant de la lenteur du temps cosmique face à l’agitation de notre quotidien terrestre.

Pluton nous rappelle, à sa manière silencieuse et glacée, que l’échelle du temps cosmique n’a rien à voir avec celle de nos existences. Découverte par un jeune homme armé de patience et d’un comparateur à clignotement, elle poursuit depuis près d’un siècle une course que ni la rétrogradation de son statut ni les avancées technologiques n’ont pu accélérer. Rendez-vous est pris pour 2178, un rendez-vous que seule l’histoire pourra honorer.