Peut-on imaginer un chantier ferroviaire mobilisant des ouvriers pendant plus d’un quart de siècle, sans qu’un seul train ne finisse par y circuler ? Cela paraît absurde, presque impossible dans un pays aussi attaché à son réseau de chemins de fer que la France. Pourtant, dans les Hautes-Alpes, une ligne a bel et bien connu ce destin hors norme. Conçue pour désenclaver une vallée reculée, elle a traversé deux guerres, des crises budgétaires et un projet hydroélectrique titanesque, avant de disparaître purement et simplement sous les eaux. Une histoire qui mêle ambition territoriale, aléas politiques et fatalité géographique, et qui refait surface, au sens propre, chaque fois que la sécheresse frappe les Alpes du Sud.
Un projet ferroviaire ambitieux né au vingtième siècle
Au début du vingtième siècle, la vallée de l’Ubaye reste l’une des régions les plus isolées de France. Pour y remédier, une loi promulguée le 12 février 1904 concède à la compagnie du PLM, le célèbre Paris-Lyon-Méditerranée, la construction d’une ligne devant relier Chorges à Barcelonnette. L’objectif est clair : ouvrir cette vallée alpine au commerce, faciliter les déplacements de ses habitants et, accessoirement, répondre à certains besoins stratégiques du ministère de la Guerre, soucieux de sécuriser cette zone frontalière proche de l’Italie.
Le projet s’annonce ambitieux, avec un tracé sinueux devant franchir un relief accidenté à grand renfort de tunnels et d’ouvrages d’art. Mais dès 1911, un autre chantier titanesque commence à peser sur les décisions d’ingénierie : celui d’un futur barrage hydroélectrique sur la Durance, qui obligera à revoir une partie du tracé initial. Sans le savoir encore, les concepteurs de la ligne viennent de poser la première pierre d’un conflit d’usage qui scellera, des décennies plus tard, le destin de leur œuvre.
Vingt-six ans de travaux pour une ligne qui ne verra jamais de train
Les travaux débutent réellement en 1909, mais la Première Guerre mondiale vient rapidement les interrompre, détournant hommes et ressources vers l’effort de guerre. Ce n’est que dans les années 1920 que le chantier reprend son souffle, porté par la volonté de désenclaver enfin cette vallée alpine. Les ouvriers percent la roche, construisent des viaducs, posent des rails, avec en ligne de mire une liaison qui doit transformer le quotidien de milliers d’habitants.
En 1936, l’espoir semble à portée de main : le premier tronçon de 27,6 kilomètres, menant jusqu’au Martinet, est presque achevé. Mais c’est précisément à ce moment que le couperet tombe. Une décision ministérielle du 9 décembre 1936 ordonne l’arrêt pur et simple des travaux, faute de crédits suffisants. Un an plus tôt déjà, en 1935, le ministère de la Guerre avait renoncé à ses objectifs militaires dans le haut Queyras, retirant ainsi l’un des principaux arguments justifiant la poursuite du chantier. Le PLM, de son côté, ne s’était jamais vraiment montré convaincu de l’intérêt économique de cette ligne. Résultat : après vingt-six années d’efforts, de crédits engagés et de sueur ouvrière, la ligne Chorges-Barcelonnette est officiellement déclassée le 30 novembre 1941, sans avoir jamais accueilli le moindre train.
Serre-Ponçon, le barrage qui a englouti des décennies d’efforts
Si l’abandon administratif de la ligne aurait pu rester une simple curiosité d’archives, c’est un second projet d’envergure qui va sceller son destin de manière spectaculaire. Dans les années 1950, la France lance la construction du barrage de Serre-Ponçon, ouvrage hydroélectrique majeur destiné à réguler les eaux de la Durance et à alimenter une partie du pays en électricité. Lors de la mise en eau du barrage entre 1959 et 1961, le lac artificiel qui se forme progressivement recouvre une portion entière de la vallée, entraînant avec elle le tronçon ferroviaire situé entre Chanteloube et l’Ubaye.
Les piles du viaduc franchissant la Durance sont alors dynamitées, sans doute pour éviter tout obstacle sous la surface de ce futur lac. Une infrastructure jamais utilisée, jamais mise en service, se retrouve ainsi littéralement noyée sous des millions de mètres cubes d’eau. L’image est presque symbolique : un rêve d’aménagement du territoire, contrarié par les crises budgétaires et les renoncements stratégiques, finit par disparaître sous les flots d’un autre grand projet national, plus abouti et plus rentable. Il faut néanmoins noter que certains segments n’ont pas totalement disparu du paysage : plusieurs tunnels et emprises de la voie ont été réutilisés pour construire les routes départementales D900 et D954, entre Le Lauzet et Le Martinet, offrant une seconde vie, bien plus discrète, à ce chantier inachevé.
Ce que révèlent aujourd’hui les vestiges de cette ligne fantôme
Aujourd’hui encore, le lac de Serre-Ponçon conserve la mémoire silencieuse de cette épopée ferroviaire avortée. En période de basses eaux, le viaduc de Chanteloube, long de 300 mètres, refait surface et laisse apparaître ses arches de pierre, comme figées dans le temps. Ce spectacle, rare et saisissant, attire immanquablement les curieux et les amateurs de patrimoine insolite venus se promener sur les rives du lac.
Le phénomène s’est particulièrement fait remarquer lors de la sécheresse de l’été 2022, quand le niveau du lac a chuté de pas moins de 17 mètres. Cette baisse spectaculaire a permis de redécouvrir plusieurs vestiges de la voie engloutie, offrant aux photographes et aux passionnés d’histoire locale un aperçu saisissant de ce que fut, un temps, l’un des plus grands projets ferroviaires jamais abandonnés dans les Alpes du Sud. Chaque nouvel épisode de sécheresse rappelle ainsi qu’un pan entier de l’histoire industrielle française repose, tout simplement, au fond de l’eau.
Cette ligne fantôme illustre à merveille les caprices de l’histoire : un projet porté par une vraie ambition d’aménagement, freiné par deux guerres et des arbitrages budgétaires successifs, puis définitivement rayé de la carte par un autre grand chantier, celui de l’énergie hydroélectrique. Reste aujourd’hui un patrimoine englouti, tantôt invisible, tantôt spectaculairement révélé au gré des sécheresses. Une invitation, peut-être, à observer avec un œil neuf ces paysages alpins qui cachent, sous leur surface tranquille, bien plus d’histoires qu’on ne l’imagine.
