On imagine souvent les parcs d’attractions comme des créations récentes, tant l’image du manège lumineux et de la grande roue semble indissociable de notre époque moderne. Pourtant, en cette saison où les forêts scandinaves se parent de leurs teintes cuivrées, j’ai eu envie de fuir l’agitation de Copenhague pour une simple marche sylvestre. Direction Dyrehaven, à une dizaine de kilomètres au nord de la capitale danoise, un massif boisé où j’espérais surtout profiter du silence automnal. Sauf qu’au détour d’un sentier, entre deux hêtres centenaires, des cris de joie et des lumières multicolores ont percé la brume. Ce que j’ai découvert allait totalement bouleverser mon idée de ce qu’est réellement un parc de loisirs ancien.

À retenir
  • Bakken, situé dans la forêt de Dyrehaven au nord de Copenhague, est le plus ancien parc d'attractions au monde, né en 1583 autour d'une source aux vertus curatives légendaires.
  • Les rois danois ont façonné son histoire, notamment en le transformant en réserve de chasse royale interdite au public de 1670 à 1756.
  • Aujourd'hui, le parc compte 31 attractions dont des montagnes russes centenaires et attire près de 3 millions de visiteurs par an.

Une source miraculeuse au cœur de la forêt royale

Une source miraculeuse au cœur de la forêt royale
Dyrehavsbakken au 19ème siècle.
Crédit : © DR

Tout commence, selon la légende locale, en 1583. Une femme du coin aurait découvert dans ces bois une source naturelle aux prétendues vertus curatives. À une époque où la médecine restait balbutiante, une eau réputée guérisseuse avait de quoi attirer les foules, et c’est exactement ce qui s’est produit. Les habitants de Copenhague, séduits par la promesse de bienfaits miraculeux, ont commencé à affluer vers cette source cachée dans la végétation.

Or, là où se rassemblent les foules, le commerce n’est jamais bien loin. Artistes ambulants, marchands et bateleurs de toutes sortes ont rapidement flairé l’opportunité, transformant ce simple point d’eau en un lieu de rencontre animé. C’est ainsi, presque par hasard, qu’est né ce qui deviendrait Dyrehavsbakken, plus simplement surnommé Bakken par les Danois.

Quand les rois du Danemark s’en mêlent

L’histoire de Bakken aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres curiosités populaires oubliées avec le temps. Mais la couronne danoise s’est invitée dans l’équation. En 1669, le roi Frederick III décide de créer un parc animalier dans cette zone forestière, posant les premières bases d’un aménagement plus structuré. Son fils, Christian V, devenu roi à son tour, va encore plus loin en 1670 en quadruplant tout simplement la taille du domaine.

Cette expansion royale a cependant un revers inattendu : de 1670 à 1756, la zone est déclarée terrain de chasse exclusivement réservé à la royauté, et le public en est banni pendant près d’un siècle. Il faut attendre 1756 et le règne de Frederick V pour que les portes se rouvrent enfin. C’est précisément à ce moment que Bakken commence véritablement à prospérer, retrouvant son public et amorçant une croissance qui ne s’arrêtera plus.

Pjerrot, les montagnes russes et l’âme populaire de Bakken

Le XIXe siècle marque un tournant décisif dans l’identité du parc. C’est à cette période qu’apparaît Pjerrot, un clown qui deviendra la figure emblématique de Bakken, un personnage encore associé au parc aujourd’hui. Parallèlement, deux révolutions techniques vont démocratiser l’accès au site : le développement des bateaux à vapeur dans les années 1820, puis celui des chemins de fer en 1864. Soudain, ce qui n’était qu’une destination pour riverains devient accessible à l’ensemble de la région de Copenhague.

Cette affluence croissante pousse les commerçants du parc à s’organiser. En 1885, ils fondent la Dyrehavsbakken Tent Owners’ Association, une structure chargée d’améliorer les conditions générales du site : gestion des déchets, sanitaires, accès à l’eau et à l’électricité, ou encore publicité collective. Fait remarquable, cette association existe toujours de nos jours, et l’adhésion reste obligatoire pour toute entreprise souhaitant opérer dans l’enceinte du parc. Une preuve que l’esprit collectif qui a façonné Bakken perdure malgré les siècles.

442 ans plus tard, la magie opère toujours

442 ans plus tard, la magie opère toujours
Dyrehavsbakken en 1825
Crédit : © DR

Debout devant l’une des attractions du parc ce jour-là, j’ai enfin compris ce que je regardais : non pas une simple fête foraine de saison, mais le plus ancien parc d’attractions au monde, toujours en activité depuis 1583. Quatre siècles et quatre décennies d’histoire ininterrompue, incarnés aujourd’hui par 31 attractions, des machines à sous, plus de trente jeux et compétitions, ainsi qu’une montagne russe vieille de 90 ans qui continue de faire frissonner petits et grands.

Le parc abrite également le Circus Revyen, le plus grand spectacle de cirque du Danemark, preuve que Bakken n’a jamais cessé de se réinventer tout en conservant son âme populaire. Aujourd’hui, ce sont près de 3 millions de visiteurs qui franchissent chaque année les portes du parc, ce qui en fait la deuxième attraction la plus populaire du pays. Un chiffre vertigineux pour un lieu né, il y a plus de quatre siècles, d’une simple source d’eau et d’une légende de guérison.

Ce qui frappe finalement dans l’histoire de Bakken, c’est cette capacité à traverser les époques sans jamais se figer : ni les caprices royaux, ni les révolutions technologiques, ni le passage du temps n’ont eu raison de cette forêt enchantée. Alors la prochaine fois que vous entendrez parler d’une simple balade automnale au nord de Copenhague, souvenez-vous que sous les frondaisons de Dyrehaven bat encore, depuis 1583, le cœur du plus vieux manège du monde.