En 1942, les scientifiques du centre secret de Porton Down larguent des bombes chargées de spores d’anthrax sur des moutons installés sur une île écossaise isolée. L’expérience contamine durablement le sol. Il faudra attendre 1990, soit 48 ans plus tard, et 280 tonnes de formaldéhyde déversées sur place pour que l’île redevienne habitable.
- En 1942, des moutons ont été exposés à des bombes d'anthrax sur l'île de Gruinard dans le cadre de recherches militaires britanniques menées à Porton Down.
- En 1986, 280 tonnes de formaldéhyde ont été pulvérisées sur les zones les plus contaminées pour décontaminer le sol.
- Le 24 avril 1990, le gouvernement britannique a déclaré l'île débarrassée de l'anthrax, qui a ensuite été rendue aux héritiers du propriétaire d'origine pour 500 livres.
Une île écossaise transformée en laboratoire à ciel ouvert
Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, les autorités britanniques craignent qu’un conflit biologique ne s’ajoute à la guerre conventionnelle. Le centre de recherche militaire de Porton Down, dans le Wiltshire, reçoit la mission d’étudier le potentiel offensif et défensif de l’anthrax, cette bactérie redoutable capable de former des spores quasi indestructibles.
Pour mener ces essais sans mettre en danger la population, les chercheurs ont besoin d’un lieu isolé, loin de toute habitation. Leur choix se porte sur Gruinard, une petite île au large de la côte nord-ouest de l’Écosse, dans la région de Wester Ross. Inhabitée, difficile d’accès, elle coche toutes les cases d’un site d’essai discret.
Avec ses 196 hectares, soit environ 485 acres, Gruinard reste suffisamment compacte pour être surveillée de près, tout en offrant assez d’espace pour disperser les agents pathogènes et observer leur comportement dans un environnement naturel. L’île devient, du jour au lendemain, un terrain d’expérimentation à ciel ouvert.
Des moutons sacrifiés pour tester l’arme la plus redoutée de la guerre
Pour évaluer les effets d’une attaque à l’anthrax sur des organismes vivants, les scientifiques font venir des moutons sur l’île. Leur système respiratoire, relativement proche de celui de l’être humain, en fait des sujets d’étude pertinents pour mesurer la létalité d’une exposition aux spores en conditions réelles.
Des bombes chargées en spores d’anthrax sont larguées sur les animaux. Les résultats sont sans appel : les moutons exposés développent la maladie en quelques jours à peine et succombent rapidement. L’efficacité de l’arme ne fait alors plus aucun doute aux yeux des chercheurs de Porton Down.
Ce que les scientifiques de l’époque n’anticipent pas totalement, c’est la persistance des spores dans le sol. Contrairement à de nombreux agents pathogènes qui se dégradent rapidement au contact de l’air ou de la lumière, les spores d’anthrax peuvent rester actives pendant des décennies, enfouies dans la terre comme une bombe à retardement invisible.
Quarante-huit ans de silence radioactif… mais à l’anthrax
Une fois les essais terminés, Gruinard devient une île interdite. Des panneaux d’avertissement ceinturent ses plages, prévenant tout visiteur du danger mortel qui subsiste dans le sol. En 1946, le gouvernement britannique accepte formellement d’acquérir l’île et d’en assumer l’entière responsabilité, avec une clause particulière : le propriétaire d’origine, ou ses héritiers, pourrait la racheter pour un maximum de 500 livres, mais uniquement une fois le site déclaré habitable pour l’homme et le bétail.
Le silence autour de Gruinard est brutalement rompu en 1981. Un groupe se faisant appeler Dark Harvest Commando affirme au Glasgow Herald avoir débarqué sur l’île et prélevé environ 140 kilogrammes de sol contaminé par des spores de charbon, dans le but de faire pression sur le gouvernement pour qu’il décontamine enfin les lieux.
Des documents révélés en 2022 par le média The Ferret montreront d’ailleurs que des responsables du ministère de la Défense avaient discrètement reconnu, après cet épisode, que du sol contaminé pouvait avoir migré vers deux promontoires du continent faisant face à l’île, une situation jugée en interne comme potentiellement embarrassante.
Le suivi scientifique reprend sérieusement en 1979, sous la responsabilité du Chemical Defence Establishment de Porton Down. Bonne nouvelle relative : les spores ne sont alors retrouvées que sur trois acres, soit à peine 1 % de la superficie totale de l’île. Mais ce pourcentage, même faible, suffit à maintenir la quarantaine.
280 tonnes de formaldéhyde plus tard, l’île change de main pour 500 livres
Il faut attendre 1986 pour qu’une opération de décontamination d’envergure soit lancée. Une équipe de 50 scientifiques pulvérise 280 tonnes de formaldéhyde diluées dans de l’eau de mer sur les 4,1 hectares les plus contaminés de l’île. La couche arable du site d’essai le plus contaminé est également retirée, une mesure radicale pour éliminer la menace à la source.
Concrètement, environ 2 200 mètres cubes d’une solution de formaldéhyde à 5 % sont utilisés pour traiter le sol. Cette opération n’est pas sans conséquence pour l’environnement local : le ruissellement du produit vers le rivage provoque la mort d’organismes intertidaux là où le formaldéhyde atteint la mer, un effet secondaire non anticipé par les équipes de terrain.
Quatre années de surveillance plus tard, le verdict tombe enfin. Le 24 avril 1990, le gouvernement britannique annonce officiellement que Gruinard est débarrassée de toute contamination à l’anthrax, mettant fin à 48 ans de quarantaine. Le ministre adjoint de la Défense, Michael Neubert, est envoyé sur place pour retirer symboliquement les panneaux d’avertissement devant les caméras, un geste hautement médiatique destiné à rassurer l’opinion publique.
Le 1er mai 1990, l’île est restituée aux héritiers du propriétaire d’origine, au prix de vente initial de 500 livres fixé en 1946. Le ministère de la Défense s’engage toutefois à mener d’autres travaux si nécessaire, et ce pendant 150 ans après la cession, preuve que la méfiance envers les spores d’anthrax n’a jamais totalement disparu.
L’histoire de Gruinard illustre à quel point une arme biologique peut hypothéquer un territoire pour des générations entières. Une partie des expériences menées sur place a été filmée en 16 millimètres couleur, et ces images, longtemps tenues secrètes, n’ont été déclassifiées qu’en 1997. Aujourd’hui, l’île a retrouvé son calme, mais son passé reste un rappel glaçant de ce que la recherche militaire a pu envisager, loin des regards, au nom de la dissuasion.


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