Attention, cette histoire pourrait bousculer l’image que vous avez de l’aviation civile. Le 15 janvier 2009, un Airbus A320 décolle de New York en direction de Charlotte. Il n’y arrivera jamais par les airs. Deux ans plus tard, c’est par la route qu’il rejoint enfin sa destination, sans jamais redécoller.
- Le 15 janvier 2009, le vol US Airways 1549 a amerri sur l'Hudson après une collision avec des oiseaux ayant coupé ses deux réacteurs, sauvant les 155 personnes à bord
- L'Airbus A320, irréparable, a été racheté par le Carolinas Aviation Museum et transporté par la route depuis le New Jersey jusqu'à Charlotte en juin 2011
- L'appareil est exposé volontairement non restauré, avec ses dommages d'origine, au Sullenberger Aviation Museum rouvert en juin 2024
208 secondes de vol qui ont changé l’aviation civile
Ce jour-là, le vol US Airways 1549 s’apprête à relier l’aéroport de LaGuardia à Charlotte, en Caroline du Nord. À son bord, l’Airbus A320 immatriculé N106US transporte 150 passagers et 5 membres d’équipage, soit 155 personnes qui n’imaginent pas une seconde vivre l’un des épisodes les plus étudiés de l’histoire aéronautique moderne.
Le décollage se déroule normalement. Mais environ deux minutes plus tard, l’appareil traverse une nuée de bernaches du Canada. Ces oiseaux, qui peuvent peser plusieurs kilos, se retrouvent aspirés dans les deux réacteurs quasi simultanément.
Le résultat est aussi rare que redoutable : une perte de poussée quasi totale sur les deux moteurs à la fois. Pour donner une idée de la gravité de la situation, imaginez une voiture qui perdrait son moteur et son frein moteur en même temps, en pleine autoroute, sans possibilité de s’arrêter sur le bas-côté.
À cette altitude, au-dessus d’une zone urbaine aussi dense que Manhattan, les options de l’équipage se comptent sur les doigts d’une main. C’est dans ces quelques secondes que tout va se jouer.
Le miracle de l’Hudson : comment 155 personnes ont survécu sans une égratignure
Face à la perte de puissance des deux moteurs, le commandant de bord Chesley Sullenberger III, surnommé Sully, doit prendre une décision en quelques instants à peine. Retourner à LaGuardia ? Trop loin. Rejoindre un autre aéroport ? Impossible à cette altitude.
Sully choisit alors une option qui semble, sur le papier, presque suicidaire : amerrir sur le fleuve Hudson, en plein cœur de New York. Un amerrissage forcé avec un avion de ligne reste l’un des scénarios les plus risqués qui soient, tant la surface de l’eau peut se comporter comme du béton à grande vitesse.
Pourtant, la manœuvre fonctionne. L’appareil se pose en douceur, suffisamment intact pour permettre l’évacuation de l’ensemble des occupants. Les 155 personnes à bord sont secourues, certaines debout sur les ailes, en attendant l’arrivée des bateaux et ferrys new-yorkais mobilisés en urgence.
Le National Transportation Safety Board, chargé d’enquêter sur l’incident, conclura par la suite que la décision d’amerrir sur l’Hudson était appropriée. Un verdict qui valide, a posteriori, un choix pris dans l’urgence absolue et qui a permis d’éviter un drame d’une tout autre ampleur.
Un avion qui ne volera plus jamais mais qui n’a pas fini son voyage
Une fois les passagers évacués et l’appareil renfloué, une question se pose immédiatement : que faire de cet Airbus A320 qui vient d’amerrir en plein Manhattan ? Techniquement, le N106US ne revolera jamais. Les dégâts structurels liés à l’impact avec l’eau et à l’ingestion des oiseaux dans les moteurs sont trop importants.
L’appareil devient alors la propriété de sa compagnie d’assurance, qui le fait stocker dans un entrepôt du New Jersey, non loin de l’aéroport de Newark. Il y restera plus de deux ans, à l’abri des regards, pendant que son destin se discute en coulisses.
C’est le président du Carolinas Aviation Museum, Shawn Dorsch, qui va changer la donne. Début janvier 2011, il annonce qu’un accord est quasiment finalisé pour racheter l’épave endommagée à la compagnie d’assurance propriétaire. L’idée n’est pas de restaurer l’avion pour le faire revoler, mais de l’exposer tel quel, comme une relique vivante de ce qui s’est joué sur l’Hudson.
Un avion qui ne décollera plus jamais, donc, mais dont l’histoire, elle, est loin d’être terminée.
De l’épave au musée : le road trip improbable du N106US vers Charlotte
Transporter un fuselage d’Airbus A320 sur plusieurs centaines de kilomètres ne s’improvise pas. Début juin 2011, le convoi quitte enfin le New Jersey, confié à l’entreprise spécialisée J. Supor & Son Trucking and Rigging. Le fuselage est photographié traversant la ville d’Elizabeth le 4 juin 2011, un spectacle aussi insolite qu’impressionnant pour les automobilistes croisant sa route.
Le trajet se poursuit ensuite à travers plusieurs États américains, avec un passage par la Virginie-Occidentale les 7 et 8 juin 2011. Imaginez la logistique nécessaire pour faire circuler une carcasse d’avion de ligne sur des routes ouvertes à la circulation, avec ses dimensions bien supérieures à celles d’un camion classique.
Après une semaine de route, le fuselage arrive enfin au Carolinas Aviation Museum le vendredi 10 juin 2011. Ce même jour, l’assureur American International Group, plus connu sous le nom d’AIG, fait officiellement don de l’appareil au musée. Il est dévoilé au public dès le lendemain, le 11 juin 2011.
Le choix muséographique est tout aussi marquant que le voyage lui-même. Plutôt que de restaurer l’appareil pour lui redonner une apparence neuve, le musée décide de le présenter volontairement non restauré. Les bosses, les vitres fissurées, et même un hublot de cockpit brisé accidentellement par un remorqueur lors de la manutention, sont tous conservés en l’état. L’objectif est clair : montrer la réalité brute de ce que les occupants ont vécu, sans artifice ni mise en scène.
Le musée connaîtra lui-même une évolution notable. Fermé en 2019, il est renommé Sullenberger Aviation Museum en hommage au commandant de bord, avant de rouvrir ses portes le 1er juin 2024. L’Airbus A320 trône désormais dans la galerie principale de 35 000 pieds carrés, à quelques encablures de l’aéroport de Charlotte Douglas, celui-là même que l’appareil n’a jamais pu atteindre par les airs.
Difficile de trouver meilleure illustration de la ténacité humaine que cet Airbus N106US, amerri le 15 janvier 2009 avec 155 personnes toutes sauvées, qui a finalement rejoint Charlotte par la route en juin 2011 pour être exposé au Sullenberger Aviation Museum. Un avion qui n’a jamais rempli sa mission initiale, mais qui est devenu, malgré lui, l’un des témoins les plus précieux de ce que l’aviation peut accomplir dans ses moments les plus extrêmes.


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