Un rêve d’ingénieur suédois posé sur le récif de John Brewer
Crédit : © Hans-Peter Grumpe
Tout commence avec une idée un brin folle portée par le promoteur Doug Tarca : installer un hôtel de luxe directement sur le récif de John Brewer, à environ 70 kilomètres au large de Townsville, dans le Queensland. Baptisé Four Seasons Barrier Reef Resort, l’établissement s’élève sur sept étages et propose ni plus ni moins que 200 chambres, plusieurs discothèques, des bars, une salle de sport, un sauna, deux restaurants spécialisés dans les fruits de mer, et même un court de tennis flottant. Un concentré de démesure posé en pleine mer, loin de toute côte.
- Le Four Seasons Barrier Reef Resort, hôtel flottant cinq étoiles construit pour 40 millions de dollars, a fermé après seulement un an d'exploitation en Australie en raison de problèmes logistiques et d'un marketing défaillant.
- Racheté en 1989 par une société vietnamienne, il devient le Saigon Floating Hotel et connaît un franc succès durant le boom touristique du Vietnam d'après-guerre.
- Revendu à la Corée du Nord, il est installé dans la région du mont Kumgang sous le nom d'Hôtel Haegumgang, dont le tourisme a été suspendu en 2008 après la mort accidentelle d'une touriste.
Pour donner vie à ce projet, les concepteurs ont fait appel à une entreprise singapourienne qui s’est appuyée sur une technologie suédoise initialement pensée pour les dortoirs flottants des plateformes pétrolières. Un choix technique judicieux, puisque l’ensemble respectait des normes environnementales particulièrement strictes pour l’époque : aucune peinture toxique, aucun rejet de déchets en mer, et un traitement rigoureux des eaux usées. Rien d’étonnant, quand on sait que l’hôtel reposait littéralement sur l’un des écosystèmes marins les plus fragiles du globe. La facture, elle, s’élevait à 40 millions de dollars américains, une somme colossale pour un projet touristique flottant.
Quand le paradis flottant vire au cauchemar logistique
Achevé en 1987, l’hôtel n’a finalement été livré qu’en janvier 1988, retardé par un litige contractuel. Comme si le sort s’acharnait, un cyclone est venu repousser l’ouverture de deux mois supplémentaires, si bien que l’établissement n’a réellement accueilli ses premiers clients qu’en mars 1988. Un timing catastrophique : l’hôtel manquait ainsi la saison touristique la plus lucrative pour les visiteurs venus de l’hémisphère nord.
Mais le véritable talon d’Achille du projet résidait ailleurs. Pour rejoindre ce paradis flottant, les touristes devaient s’armer de patience et parcourir 70 kilomètres en taxi-bateau depuis le continent, un trajet régulièrement chamboulé par le mauvais temps et générateur de nombreux cas de mal de mer. Difficile de vendre du rêve quand l’expérience commence par une traversée éprouvante. Pour couronner le tout, un incendie s’est déclaré sur l’un des catamarans assurant la navette, sans faire de blessés heureusement, mais l’image de l’établissement en a pris un sérieux coup. Ajoutez à cela une gestion approximative et un marketing peu convaincant, et vous obtenez la recette parfaite d’un échec commercial. Après un peu plus d’un an d’exploitation seulement, l’aventure australienne de l’hôtel flottant touchait déjà à sa fin.
Saïgon offre une seconde vie inattendue au géant des mers
Plutôt que de laisser cette structure pharaonique se dégrader, une société vietnamienne rachète l’ensemble en 1989. Direction Saïgon, à près de 5000 kilomètres de son lieu de naissance. L’opération de remorquage, en elle-même, tient déjà de l’exploit logistique : déplacer un hôtel de sept étages sur une telle distance n’a rien d’une simple formalité maritime.
Une fois amarré, l’établissement change de nom et devient le Saigon Floating Hotel, surnommé affectueusement The Floater par les habitués. Contrairement à son passage décevant en Australie, cette nouvelle implantation rencontre un franc succès populaire, portée par le boom touristique qui accompagne la réouverture progressive du Vietnam au monde après des décennies de guerre. Pendant quelques années, l’hôtel flottant devient un symbole de cette renaissance touristique vietnamienne, avant que des difficultés financières ne finissent par avoir raison de son exploitation. Un nouveau chapitre s’annonçait déjà, et il allait mener ce bâtiment vers une destination que personne n’aurait pu prédire.
L’ultime escale : comment l’hôtel a fini aux mains de Pyongyang
Et c’est là que l’histoire prend une tournure totalement inattendue. L’hôtel est revendu à la Corée du Nord, qui décide de l’installer dans la région touristique du mont Kumgang, une zone frontalière avec la Corée du Sud ouverte au tourisme en 1998. Rebaptisé Hôtel Haegumgang, l’ancien joyau de la Grande Barrière de corail se retrouve ainsi ancré dans l’un des régimes les plus fermés et les plus surveillés de la planète, à des années-lumière de son ambition initiale de séduire une clientèle internationale huppée.
Cette dernière escale n’aura toutefois pas été sans heurts. Les visites touristiques dans la région ont été suspendues en 2008, après qu’un soldat nord-coréen a accidentellement tué une touriste dans les environs. Un événement tragique qui a mis un coup d’arrêt brutal aux activités touristiques de la zone, et qui semble avoir scellé, une fois de plus, le destin incertain de cet hôtel décidément pas comme les autres.
De la Grande Barrière de corail aux montagnes fermées du mont Kumgang, en passant par les rues animées de Saïgon, ce bâtiment flottant aura traversé bien plus de frontières que la plupart des hôtels ne pourront jamais en rêver. Son parcours illustre à quel point une prouesse d’ingénierie peut échapper totalement au destin que ses concepteurs lui avaient imaginé. Reste une question qui donne le vertige : où se trouve-t-il aujourd’hui, et dans quel état, cet improbable vestige d’un rêve touristique devenu, malgré lui, témoin de l’histoire géopolitique de toute une région ?


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