La Grande Tache rouge de Jupiter mesurait environ 41 000 kilomètres de long à la fin du 19e siècle, soit la largeur de trois Terres alignées. En 2014, Hubble n’en mesurait plus que 16 500 kilomètres. Depuis 2012, la tempête rétrécit d’environ 930 kilomètres chaque année, un rythme qui intrigue toujours les chercheurs.
- La Grande Tache rouge mesurait environ 41 000 km à la fin du 19e siècle contre 16 500 km mesurés par Hubble en 2014.
- Depuis 2012, la tempête rétrécit d'environ 933 km par an, et des observations de 2024 ont révélé qu'elle oscille également sur son axe.
- Grâce à la sonde Juno, les scientifiques ont pu estimer la profondeur de cette tempête à environ 500 kilomètres.
Il y a quelque chose de vertigineux à observer, depuis la Terre, une tempête capable d’avaler trois fois notre planète. C’est pourtant exactement ce que faisaient déjà les astronomes amateurs et professionnels à la toute fin des années 1800, l’œil collé à leur lunette, fascinés par cette balafre rougeâtre qui zébrait l’atmosphère jovienne. Ce que peu d’entre eux soupçonnaient, c’est qu’ils assistaient aux dernières grandes heures d’un monstre météorologique dont la silhouette allait fondre, lentement mais sûrement, pendant plus d’un siècle.
Une cicatrice de trois Terres qui intriguait déjà les astronomes du 19e siècle
Quand on évoque la Grande Tache rouge aujourd’hui, on pense spontanément à une curiosité spatiale, jolie à regarder sur les photos envoyées par les sondes. Mais à la fin du 19e siècle, cette tempête anticyclonique n’avait rien d’un détail esthétique. Les observations de l’époque évaluaient son grand axe à environ 25 500 miles, soit près de 41 000 kilomètres. Pour donner une échelle parlante, cela représente à peu près trois fois le diamètre de la Terre bout à bout.
Autant dire que les astronomes de l’époque observaient un phénomène d’une ampleur difficile à concevoir, même avec les instruments limités dont ils disposaient. Pas de sonde, pas de télescope spatial, juste des lunettes terrestres et une patience infinie pour tracer, nuit après nuit, les contours changeants de cette tache cramoisie accrochée à l’hémisphère sud de Jupiter.
Ce qui rend cette période particulièrement intéressante, c’est qu’elle sert aujourd’hui de point de référence historique. Sans ces relevés patients du 19e siècle, impossible de mesurer l’ampleur du rétrécissement qui allait suivre. D’ailleurs, une étude menée en 2024 par le chercheur Agustín Sánchez-Lavega est venue nuancer un point longtemps considéré comme acquis : la tache observée entre 1665 et 1713, parfois appelée la « tache permanente », ne serait pas l’ancêtre direct de notre Grande Tache rouge moderne. Cette dernière, selon ces travaux, serait apparue indépendamment aux alentours de 1831, après la disparition totale de la précédente.
1930, le tournant silencieux où la tempête a commencé à perdre du terrain
Personne n’a entendu de sonnette d’alarme en 1930. Pourtant, c’est à cette période que les astronomes commencent à documenter, de manière continue et sérieuse, le rétrécissement progressif de la Grande Tache rouge. Rien de spectaculaire sur le moment : juste une tendance de fond, presque imperceptible d’une année sur l’autre, mais qui allait se confirmer décennie après décennie.
Les survols des sondes Voyager 1 et Voyager 2 en 1979 offrent un nouveau jalon précieux. À cette date, la largeur de la tempête est mesurée à 14 500 miles, soit environ 23 300 kilomètres. La comparaison avec les chiffres du 19e siècle est déjà frappante : en l’espace de huit décennies, la tempête a perdu près de 18 000 kilomètres sur son plus grand axe. Un rétrécissement massif, mais réparti sur une durée suffisamment longue pour ne jamais sembler brutal aux yeux des observateurs successifs.
Seize ans plus tard, en 1995, une image capturée par le télescope spatial Hubble vient confirmer la tendance. Le grand axe de la tache est alors estimé à 13 020 miles, soit un peu moins de 21 000 kilomètres. La courbe est claire, continue, presque mathématique dans sa régularité. Jupiter perd son monstre tempétueux centimètre par centimètre, ou plutôt kilomètre par kilomètre, sous l’œil attentif des astronomes qui se relaient de génération en génération pour suivre ce lent dépérissement.
930 km par an, le rythme effréné d’une fonte observée depuis 2012
À partir des années 2010, le phénomène semble s’accélérer, ou du moins devenir plus facile à quantifier précisément grâce à des observations régulières. La NASA, en s’appuyant notamment sur des données fournies par des astronomes amateurs du monde entier, a établi un taux de rétrécissement moyen d’environ 933 kilomètres par an depuis 2012. Un chiffre qui donne le vertige quand on l’imagine année après année, comme un glacier qui recule sous l’effet du réchauffement, sauf qu’ici, c’est une tempête géante qui s’étiole dans l’atmosphère d’une planète géante.
Ce rythme n’est pas anodin. Il correspond à peu près à la distance qui sépare Paris de Marseille, perdue chaque année sur le diamètre de la tempête. Répété sur plusieurs années consécutives, l’effet cumulatif devient flagrant, et c’est justement ce que les scientifiques ont pu constater en comparant les clichés pris à différentes époques.
Mais la contraction en taille n’est qu’une partie de l’histoire. En octobre 2024, de nouvelles observations publiées par l’ESA et la NASA via Hubble ont révélé un comportement bien plus étrange encore. Sur une période de 90 jours, entre décembre 2023 et mars 2024, les chercheurs ont constaté que la tempête ne se contente pas de rapetisser de façon linéaire : elle oscille littéralement, un peu comme un bol de gélatine qu’on viendrait de poser sur une table après l’avoir secoué. Cette instabilité a été détaillée dans une étude publiée dans le Planetary Science Journal par l’équipe d’Amy Simon, chercheuse au Goddard Space Flight Center de la NASA.
Selon Amy Simon, ce comportement oscillatoire s’expliquerait par le fait que la tempête « déborde » actuellement de sa bande de latitude naturelle. Une fois qu’elle aura suffisamment rétréci, les vents joviens environnants devraient la contraindre dans une forme plus stable et moins allongée, mettant fin à ce ballottement observé depuis la Terre.
16 500 km en 2014, ce que Hubble a réellement capturé de la tache mourante
Le 15 mai 2014 reste une date charnière dans le suivi de la Grande Tache rouge. Ce jour-là, la NASA annonce officiellement que la tempête a atteint sa plus petite taille jamais mesurée jusqu’alors. Les observations du télescope Hubble donnent un diamètre d’environ 10 250 miles, soit approximativement 16 500 kilomètres. Amy Simon soulignait alors que cette mesure représentait moins de la moitié de certaines estimations historiques, celles qui remontaient justement à la fin du 19e siècle.
Autrement dit, en l’espace d’environ 130 ans, la Grande Tache rouge avait perdu plus de la moitié de sa taille d’origine. De trois Terres alignées, elle était passée à l’équivalent d’un peu plus d’une Terre et demie sur son grand axe. Un rétrécissement colossal, mais toujours progressif, qui n’a rien d’une disparition brutale : la tempête reste à ce jour largement visible et continue de fasciner chaque nouvelle génération d’observateurs.
Au-delà de sa largeur, les scientifiques se sont aussi penchés sur sa profondeur grâce aux données recueillies par la sonde Juno. Lors de douze rencontres avec Jupiter, dont deux survols directs du vortex, les instruments de gravimétrie embarqués ont détecté une perturbation du champ gravitationnel de la planète. Ces mesures ont permis de contraindre la profondeur de la tempête à environ 500 kilomètres, une information précieuse pour comprendre la structure interne de ce phénomène atmosphérique hors norme.
Ces différentes pièces du puzzle, taille, vitesse de rétrécissement, profondeur et comportement oscillatoire, dessinent le portrait d’une tempête en pleine mutation. Les astronomes s’accordent à penser qu’elle continuera de rétrécir avant de se stabiliser, adoptant à terme une forme plus ronde et moins étirée que celle qui a marqué l’imaginaire collectif depuis des générations. Reste à savoir à quelle taille elle finira par se figer, et si les observateurs du siècle prochain reconnaîtront encore la silhouette familière de cette cicatrice jovienne.


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