Il y a des lieux qui referment leurs grilles sans jamais vraiment tourner la page. À Chandler, en Gaspésie, l’ancienne usine de pâtes et papiers appartient à cette catégorie particulière : celle des géants industriels qu’on a rêvé de ressusciter à grands coups de millions, avant de les regarder s’effondrer, pierre par pierre, sans qu’une seule bobine de papier n’en soit jamais sortie. Le site vient d’être définitivement rasé, mettant un point final à une saga qui aura duré plus d’une décennie et englouti des sommes vertigineuses. Retour sur l’histoire d’un pari industriel qui s’est transformé en gouffre financier, et qui continue de hanter une région entière.

Chandler, une ville bâtie sur le papier et brutalement laissée en plan

Pour comprendre l’ampleur du traumatisme, il faut remonter à 1915. C’est cette année-là que l’homme d’affaires américain Percy Milton Chandler fait construire une usine de pâte à papier au bord du fleuve Saint-Laurent, sur un territoire qui prendra son nom. Pendant des décennies, la Gaspésia devient bien plus qu’une usine : elle est le cœur battant de toute une communauté, employant à son apogée plus de 750 personnes et faisant vivre, indirectement, des familles entières sur plusieurs générations.

À retenir
  • Après la fermeture de l'usine en 1999, un projet de modernisation à 465 millions de dollars a dérapé et a été abandonné en 2005 sans jamais avoir produit une seule tonne de papier
  • La machine à papier neuve a été démontée et vendue au Vietnam pour 40 millions de dollars, puis le site a été entièrement démoli en 2012 pour 17 millions supplémentaires
  • Chandler, autrefois ville industrielle prospère employant plus de 750 personnes, est aujourd'hui considérée comme la municipalité la plus dévitalisée du Québec

Mais l’histoire industrielle nord-américaine du papier connaît, à la fin du vingtième siècle, un déclin marqué par la concurrence internationale et la mutation des marchés. Le 28 octobre 1999, le couperet tombe : la papetière Abitibi-Consolidated annonce la fermeture définitive du site. Du jour au lendemain, des centaines de travailleurs se retrouvent sans emploi dans une région où les alternatives économiques sont rares. Ce choc initial va laisser une empreinte durable sur le tissu social de Chandler, bien avant que le second acte du drame ne se joue.

Des dizaines de millions envolés : anatomie d’un chantier fantôme qui n’a jamais démarré

Face à la détresse économique de la région, un espoir de renaissance voit le jour dès 2000. Un projet ambitieux de modernisation, évalué à 465 millions de dollars, est porté par une coalition d’acteurs publics et privés : le Fonds de solidarité FTQ, la Société générale de financement et l’entreprise Tembec. L’idée est simple sur le papier, si l’on peut dire : transformer l’ancienne usine en un site ultramoderne, capable de rivaliser avec les standards internationaux du secteur papetier.

Sauf que le chantier va très vite déraper. Les dépassements de coûts s’accumulent, dépassant finalement les prévisions budgétaires de plus de 265 millions de dollars canadiens. Face à cette dérive incontrôlable, les travaux sont purement et simplement suspendus en janvier 2004. L’onde de choc est telle que le gouvernement du Québec, alors dirigé par Jean Charest, crée une commission d’enquête pour tenter de comprendre comment un tel fiasco financier a pu se produire sous les yeux de partenaires pourtant expérimentés. Le chantier ne reprendra jamais : il est définitivement abandonné en 2005, avant même que la première tonne de papier n’ait pu sortir des installations flambant neuves.

Des grilles fermées aux ruines rasées, le long silence d’un site industriel

Ce qui rend cette histoire particulièrement vertigineuse, c’est le destin de la machine à papier elle-même. Cet équipement ultramoderne, installé à prix d’or dans le cadre du projet de relance, n’aura jamais servi une seule fois. Après l’échec définitif de la modernisation, elle est démontée et expédiée à l’autre bout du monde, au Vietnam, dans le cadre d’une vaste opération de liquidation des actifs. Cette transaction, menée par un groupe vietnamien représenté par la société Maynard’s, s’élève à 40 millions de dollars, une somme dérisoire comparée aux 200 millions estimés de la valeur totale des actifs du site.

Il aura ensuite fallu attendre des années avant que le site ne disparaisse totalement du paysage gaspésien. Le démantèlement complet de l’usine, incluant l’ancienne pulperie, une cheminée de plus de quarante mètres et deux réservoirs imposants, s’est achevé au cours de l’année 2012, pour un coût supplémentaire de 17 millions de dollars. Entre la liquidation des équipements et les frais de démolition, ce sont donc près de 60 millions de dollars qui auront servi, non pas à faire tourner l’usine, mais à effacer méthodiquement toute trace de son existence. Un symbole glaçant : plus d’argent aura été dépensé pour rayer la Gaspésia de la carte que pour la sauver.

Ce que Chandler nous apprend sur les promesses industrielles brisées en région

Au total, en additionnant les tentatives successives de sauvetage puis de relance, la facture cumulée de l’aventure Gaspésia atteindrait jusqu’à 700 millions de dollars, selon les estimations rapportées par L’Actualité. Un montant colossal pour un résultat final d’une tristesse absolue : aucune production, aucun emploi durable créé, et une ville laissée exsangue. Chandler est aujourd’hui considérée comme la municipalité la plus dévitalisée du Québec, un statut peu enviable qui découle directement de la disparition de ce qui fut, pendant près d’un siècle, son principal employeur et son symbole économique.

Cette histoire dépasse largement le cas isolé d’une usine gaspésienne. Elle illustre les risques bien réels des grands projets de relance industrielle en région, lorsque l’enthousiasme politique et syndical rencontre une gestion de chantier défaillante. Elle pose aussi une question plus large, encore d’actualité en cette rentrée d’automne où de nombreuses régions françaises et québécoises cherchent à réindustrialiser leurs territoires : comment s’assurer que les prochains grands chantiers ne suivent pas le même chemin, celui de promesses brisées et de millions dispersés dans le vide ?

La disparition définitive des dernières structures de la Gaspésia ferme un chapitre douloureux, mais elle ne referme pas les questions qu’il soulève. Entre les rêves de renouveau industriel et la dure réalité des bilans financiers, l’histoire de Chandler restera longtemps un cas d’école, celui d’une ville qui a vu son avenir promis, puis démonté pièce par pièce, avant d’être finalement expédié à des milliers de kilomètres de chez elle.