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Sous un lac du pays de Galles dort depuis 1965 un village que 35 députés n’ont pas réussi à sauver

Imaginez rentrer chez vous un soir et découvrir que votre maison, votre école, le cimetière où repose votre famille depuis des générations, tout cela va bientôt disparaître sous plusieurs mètres d’eau, non pas à cause d’une catastrophe naturelle, mais parce qu’une ville voisine a besoin de remplir ses robinets. C’est exactement ce qu’ont vécu les habitants de Capel Celyn, un hameau du nord du pays de Galles, lorsque Liverpool a jeté son dévolu sur leur vallée pour y construire un immense réservoir. Cette histoire, aussi méconnue en France qu’elle est brûlante outre-Manche, mérite qu’on s’y attarde, car elle révèle à quel point la gestion de l’eau peut devenir un instrument de domination politique, et comment un petit village a fini par incarner la résistance de tout un peuple.

Un village millénaire promis à la noyade

Nichée dans la vallée de Tryweryn, Capel Celyn était une communauté rurale paisible, tirant son nom d’une chapelle méthodiste qui rythmait la vie spirituelle de ses habitants. On y comptait environ 67 âmes, un magasin général, un bureau de poste, une école et un cimetière où reposaient plusieurs générations de familles galloises. Rien, dans ce paysage vallonné, ne laissait présager qu’un jour cette terre allait être rayée de la carte pour satisfaire les besoins industriels d’une métropole anglaise.

Le conseil municipal de Liverpool avait pourtant jeté son dévolu sur cette vallée dès la fin des années 1950, convoitant son relief propice à la construction d’un barrage capable d’alimenter en eau industrielle la ville et toute la péninsule du Wirral. Le projet impliquait la construction du barrage de Tryweryn, destiné à créer un vaste réservoir baptisé Llyn Celyn. Concrètement, cela signifiait la démolition pure et simple de chaque maison, de chaque bâtiment public, et l’expulsion forcée de toutes les familles qui y vivaient depuis parfois plusieurs siècles. Seul le cimetière échappa à l’engloutissement, ses tombes ayant été déplacées vers un terrain plus élevé avant la montée des eaux, un geste presque dérisoire face à l’ampleur de ce qui allait être perdu.

Trente-cinq voix contre une, mais Liverpool impose sa loi

Ce qui rend cette affaire si singulière, c’est l’ampleur de l’opposition qu’elle a suscitée sans jamais parvenir à faire plier les décideurs. Sur les 36 députés gallois siégeant à Westminster, 35 votèrent contre le projet, le trente-sixième s’étant simplement abstenu. Un rejet quasiment unanime, du jamais vu, qui aurait dû suffire à enterrer le dossier. Localement, la mobilisation fut tout aussi massive : 125 autorités locales galloises firent entendre leur désaccord, refusant de voir leur patrimoine sacrifié sans contrepartie.

Mais Liverpool disposait d’une arme redoutable et parfaitement légale : le conseil municipal fit adopter son projet via une loi privée du Parlement britannique, une procédure qui lui permettait de contourner totalement l’avis des autorités galloises de planification. Autrement dit, l’opposition politique galloise, aussi unanime soit-elle, n’avait aucun pouvoir de blocage face à ce mécanisme législatif. La colère gronda alors jusqu’à la violence : en septembre 1962, deux hommes s’en prirent aux machines du chantier et furent condamnés à une amende de 50 livres, une somme symbolique pour l’époque. L’année suivante, trois autres militants provoquèrent une explosion qui endommagea sérieusement le site, leur geste leur valant cette fois des peines de prison. Malgré cette résistance acharnée, rien n’arrêta la machine administrative britannique.

Ce que les eaux ont définitivement effacé

Le réservoir fut officiellement inauguré le 28 octobre 1965, scellant le destin de Capel Celyn sous des millions de mètres cubes d’eau. Les familles avaient été relogées, contraintes d’abandonner un mode de vie ancré dans cette vallée depuis des générations. Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la froideur presque bureaucratique de cette disparition : un village entier, avec son histoire, sa langue, ses souvenirs, effacé au nom d’un besoin en eau industrielle qui aurait sans doute pu être satisfait ailleurs.

Fait troublant, Capel Celyn n’a pas complètement disparu des mémoires ni du paysage. Lors des périodes de sécheresse prolongée, lorsque le niveau du lac baisse anormalement, les vestiges du village refont parfois surface : on distingue alors les fondations des maisons, les traces des rues, comme un fantôme resurgissant pour rappeler à tous ce qui a été sacrifié. Ces apparitions, aussi rares que saisissantes, entretiennent le souvenir vivant de cette communauté engloutie.

Une blessure qui a changé le pays de Galles

Loin de s’effacer avec le temps, l’affaire de Tryweryn a durablement marqué la conscience politique galloise. Ce sentiment d’impuissance face à une décision imposée depuis Londres a nourri un ressentiment profond, transformé en énergie politique. Le soutien au parti nationaliste Plaid Cymru connut une progression notable dans les années qui suivirent, et cet épisode est aujourd’hui largement considéré comme l’un des catalyseurs ayant renforcé la revendication d’une véritable dévolution du pouvoir au pays de Galles, un processus qui aboutira des décennies plus tard à la création d’un Parlement gallois autonome.

Le slogan Cofiwch Dryweryn, qui signifie Souviens-toi de Tryweryn, peint sur un mur devenu emblématique, s’est imposé comme un symbole de la fierté nationale galloise. Régulièrement repeint après avoir été vandalisé, il continue de porter la mémoire de cette injustice bien au-delà de la vallée où elle s’est jouée. Aujourd’hui encore, cette inscription apparaît comme un cri de ralliement, transmis de génération en génération, bien au-delà des frontières du pays de Galles.

Soixante ans après l’inauguration du réservoir, Capel Celyn demeure un exemple frappant de ce que peut coûter le développement d’une métropole quand il se fait au détriment d’une communauté qui n’a pas voix au chapitre. Cette histoire pose une question qui résonne encore aujourd’hui, à l’heure où les tensions autour des ressources en eau se multiplient à travers l’Europe : jusqu’où une région peut-elle imposer ses besoins à une autre, sans jamais avoir à en rendre compte?