Oubliez les cohortes d’esclaves tirant des blocs sur des rampes de terre. Une équipe française avance une hypothèse radicalement différente : à Saqqarah, l’eau aurait servi d’ascenseur. Le Gisr el-Mudir, longtemps ignoré, pourrait bien être la clé d’un système hydraulique vieux de 4 700 ans.
- Une équipe française (Paleotechnic, INRAE, Université d'Orléans) publie dans PLOS ONE une hypothèse selon laquelle un système hydraulique, et non des rampes, aurait permis de construire la pyramide de Djoser
- Le dispositif reposerait sur le Gisr el-Mudir comme barrage, le fossé sec comme bassin de décantation, et un puits central où un flotteur aurait soulevé les blocs grâce à la montée de l'eau
- Plusieurs égyptologues contestent cette théorie, pointant l'absence d'experts du domaine dans l'étude, la capacité insuffisante du Gisr el-Mudir à retenir l'eau et l'absence de traces écrites mentionnant le lac supposé
- Le mystère des pierres de Saqqarah : et si les rampes n’avaient jamais existé ?
- Gisr el-Mudir et fossé sec : le duo oublié qui cachait un système hydraulique
- Un puits central et un flotteur : la mécanique improbable qui aurait soulevé les blocs
- Pourquoi cette théorie publiée dans PLOS ONE bouscule tout ce qu’on croyait sur l’Égypte ancienne
Le mystère des pierres de Saqqarah : et si les rampes n’avaient jamais existé ?
Depuis des décennies, la question revient sans cesse chez les passionnés d’Égypte ancienne : comment des hommes ont-ils pu hisser des centaines de milliers de tonnes de pierre pour bâtir des monuments aussi vertigineux ? La réponse la plus répandue, enseignée dans les livres scolaires, repose sur des rampes. Des rampes droites, des rampes en spirale, des rampes frontales : chaque égyptologue y est allé de sa variante, sans qu’aucune preuve archéologique définitive ne vienne trancher le débat.
Le problème, c’est que ces rampes théoriques posent presque plus de questions qu’elles n’en résolvent. Pour atteindre le sommet d’un édifice comme la pyramide à degrés de Djoser, qui culmine tout de même à environ 62 mètres avec ses six degrés caractéristiques, il aurait fallu des volumes de matériaux de construction souvent supérieurs à ceux de la pyramide elle-même. Autant dire une aberration logistique pour une civilisation qu’on imagine pourtant redoutablement organisée.
C’est dans ce contexte qu’une équipe de chercheurs français, rattachés à l’institut Paleotechnic, à l’INRAE et à l’Université d’Orléans, a publié une étude qui change complètement la perspective. Plutôt que de chercher des traces de rampes qui n’ont jamais été clairement identifiées sur le terrain, ces scientifiques ont regardé ailleurs : vers des structures hydrauliques jusque-là négligées, pourtant visibles à l’œil nu depuis des années à Saqqarah.
Leur hypothèse, publiée le 5 août 2024 dans la revue PLOS ONE, tient en une phrase qui a de quoi surprendre : et si ce n’était pas la force humaine, mais la force de l’eau, qui avait permis de soulever les blocs de pierre jusqu’au sommet du complexe funéraire ?
Gisr el-Mudir et fossé sec : le duo oublié qui cachait un système hydraulique
Pour comprendre cette théorie, il faut d’abord s’arrêter sur une structure dont le nom ne dira sans doute rien à la plupart des lecteurs : le Gisr el-Mudir. Il s’agit d’une enceinte rectangulaire orientée nord-sud, mesurant environ 650 mètres sur 350, formée de deux murs de calcaire espacés d’environ 15 mètres. L’intérieur de cette double paroi est rempli de pierres concassées, de gravier et de sable, un peu comme un sandwich géologique.
Jusqu’ici, cette construction massive restait assez mystérieuse pour les archéologues, souvent cataloguée comme une enceinte inachevée ou un simple essai architectural. Mais selon le communiqué de l’INRAE, cette structure présenterait en réalité toutes les caractéristiques d’un barrage long de près de 2 kilomètres, doté d’un véritable piège à sédiments. Autrement dit, un ouvrage pensé pour retenir l’eau et filtrer les particules qu’elle transporte, pas pour décorer le paysage.
L’équipe de recherche ne s’arrête pas là. Elle avance l’existence possible d’un lac éphémère situé à l’ouest du complexe de Djoser, qui aurait pu alimenter en eau une autre structure bien connue des visiteurs du site : le fameux Dry Moat, ou fossé sec. Sa section sud présenterait, toujours selon les auteurs, des caractéristiques techniques qui rappellent étrangement un bassin de décantation, suivi d’un bassin de rétention, puis d’un système de purification.
Concrètement, cela signifierait que l’eau de pluie, collectée par le barrage du Gisr el-Mudir, aurait suivi un véritable parcours de traitement avant d’être acheminée vers le cœur du complexe funéraire. Un peu comme une station d’épuration à ciel ouvert, mais conçue il y a près de 4 700 ans, sans électricité ni pompe mécanique telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Un puits central et un flotteur : la mécanique improbable qui aurait soulevé les blocs
C’est ici que l’hypothèse prend une tournure presque cinématographique. Selon l’étude publiée dans PLOS ONE, le Gisr el-Mudir aurait retenu l’eau en amont, tandis que le fossé sec jouait le rôle de système de décantation. Mais le cœur du dispositif se trouverait dans un puits central, au sein même de la pyramide, où un flotteur aurait permis de monter les pierres, degré après degré, à mesure que le niveau de l’eau s’élevait.
Le principe, s’il est confirmé, reposerait sur une logique relativement simple à comprendre, même si sa mise en œuvre à cette échelle paraît vertigineuse. Imaginez un radeau chargé d’un bloc de pierre, flottant à l’intérieur d’un puits étroit. En injectant progressivement de l’eau au fond de ce puits, le radeau serait monté naturellement, portant sa cargaison jusqu’au niveau souhaité, sans effort musculaire supplémentaire une fois le système amorcé.
Ce qui rend cette théorie particulièrement audacieuse, c’est la réinterprétation d’éléments archéologiques déjà connus. Les coffres de granit situés au fond des puits nord et sud du complexe, longtemps interprétés comme deux tombes destinées à Djoser lui-même, porteraient en réalité, selon les auteurs, la signature technique d’un système d’entrée et de sortie d’eau. Autrement dit, ce qu’on prenait pour des sépultures pourrait n’avoir jamais accueilli le moindre corps.
On mesure immédiatement l’ampleur de la remise en question. Ce n’est pas seulement une technique de construction qui serait à revoir, mais potentiellement la fonction même de certaines parties du monument, construit pour un complexe funéraire daté d’environ 2680 avant notre ère.
Pourquoi cette théorie publiée dans PLOS ONE bouscule tout ce qu’on croyait sur l’Égypte ancienne
Une hypothèse aussi ambitieuse ne pouvait pas passer inaperçue dans le petit monde de l’égyptologie, et les réactions n’ont pas tardé à se faire entendre. L’archéologue Julia Budka, de l’université Ludwig-Maximilian de Munich, pointe un défaut méthodologique de taille : aucun égyptologue ni archéologue n’est directement associé à cette étude, qui remet pourtant en cause l’usage funéraire de la pyramide de Djoser, pilier de la discipline depuis plus d’un siècle.
D’autres critiques portent directement sur la faisabilité physique du système. L’archéologue Oren Siegel, de l’université de Toronto, estime que le Gisr el-Mudir n’aurait tout simplement pas pu retenir suffisamment d’eau de pluie occasionnelle pour alimenter durablement un tel dispositif. Pour lui, cette structure massive correspondrait plutôt à un essai précoce de construction d’enceintes en pierre, sans lien avec une quelconque mécanique hydraulique.
Autre bémol, et non des moindres : l’égyptologue Kamil Kuraszkiewicz souligne qu’aucun écrit égyptien antique ne mentionne l’existence de ce lac éphémère censé alimenter tout le système. Dans une civilisation aussi prolixe en inscriptions et en représentations, ce silence total interroge. Le lac en question pourrait tout bonnement n’avoir jamais existé, ce qui fragiliserait l’ensemble de la démonstration.
Face à ces objections, les auteurs de l’étude rappellent que leur travail s’appuie sur une relecture technique et hydrologique du terrain, menée en collaboration avec des spécialistes de l’eau et des sols, plutôt que sur une expertise purement égyptologique. C’est précisément ce croisement de disciplines qui fait à la fois la force et la fragilité de cette hypothèse : elle ouvre une porte que personne n’avait vraiment envisagée, tout en bousculant des certitudes bien ancrées.
Que cette théorie hydraulique finisse par être validée, nuancée ou totalement écartée par de futures fouilles, elle a au moins le mérite de relancer un débat qu’on croyait figé depuis longtemps. À Saqqarah, les pierres n’ont pas fini de raconter leur histoire, et il n’est pas interdit de penser que la vérité se cache quelque part entre la rampe et le bassin de décantation.


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